De la fête d'Euston à la paix des dames (1671-1676)
Si la France, dans cette seconde moitié
du XVIIè siècle, est la principale force guerrière d'Europe,
la Hollande est la première puissance économique et financière.
La flotte batave est l'équivalent de toutes les autres flotilles européennes
réunies, Amsterdam définit les prix mondiaux. Louis XIV, soutenu
par Colbert, est partisan de la guerre contre les Provinces-Unies afin de devenir
"le plus grand roi de l'Univers".
L'Angleterre, rivale commerciale de la Hollande, est toute désignée
pour s'allier à la France. Son trône est occupé par un Stuart,
longtemps exilé en France et fils de Marie-Henriette de France.
Le traité secret de Douvres (où
Charles II rencontre Louise pour la première fois), en date du 22 mai
1670, prévoit :
- le partage de la Hollande entre les deux pays ;
- la réconciliation de l'Angleterre avec l'église
romaine.
Charles II reçoit en échange deux millions de livres tournois
(équivalent à cinq cent millions de nos francs ou soixante-seize
millions d'euros). Tout au long de son règne, il ne cessera de recevoir
de l'argent du royaume français. (4)

le palais royal d'Amsterdam construit entre
1648 et 1665
La plus grande difficulté à cette alliance franco-anglaise est la question religieuse : le peuple anglican incline plus vers les protestants hollandais que vers les papistes catholiques français. Charles II sait que ses sujets ont la haine des Français.
La vie de Louise de Keroual en Angleterre est rythmée par la politique de Louis XIV et les altermoiements de Charles II ; sa mission au service de deux rois l'amène à côtoyer les personnages les plus influents de la cour d'Angleterre avant de devenir elle-même l'une des personnes les plus importantes du royaume d'Angleterre.
Les premiers titres
L'épilogue de la fête d'Euston,
demeure de lord Arlington, le ministre des Affaires Etrangères, est rapidement
connu de l'Angleterre, puis de l'Europe entière.
Andrew Marvell (1621-1678) écrit à cette occasion :
| That Carwell, that incestuous
punk Made our most sacred sovereign drunk And drunk she let him give the buss Which still the kingdom's bound to curse... |
Alors Keroual, putain
abjecte, Notre souverain sut griser Et lui donne, ivre, un baiser Qui fut pour le peuple funeste... |
Pendant que les Anglais dénoncent cette liaison avec leur roi, Louis XIV adresse ses félicitations à la jeune Bretonne par l'intermédiaire de l'ambassadeur Colbert de Croissy :" J'ai donné bien de la joie à mademoiselle de Kéroualle en l'assurant que Sa Majesté seroit très-aise qu'elle se maintînt dans les bonnes grâces du Roy" (Forneron).
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Louise sait que ses protecteurs et le parti
français de Londres, qui la flattent aujourd'hui, peuvent la délaisser
si elle déplaît au roi de France. Il lui faut assurer sa carrière
: la pension de fille d'honneur de la reine ne lui suffit pas.
Quand son fils naît, le 29 juillet 1672, elle essuie l'humiliation d'être
traitée à l'égal des autres maîtresses du roi : Charles
II ne reconnaît pas ce fils, quatrième enfant de l'année,
dont Barbara, fille de la duchesse de Cleveland. Son père, Guillaume
de Penancoët, la maudit. Dès la fin de l'année, elle demande,
par l'intermédiaire de Simon Arnaud, marquis de Pomponne (ministre français
des Affaires Etrangères depuis la mort d'Hugues de Lionne en septembre
1671), "la permission de se faire naturaliser en Angleterre, comme moyen
nécessaire pour pouvoir profiter des dons que le roy d'Angleterre auroit
la bonté de luy faire". Le 12 décembre, Charles II lui
fait attribuer une pension de 10 000 livres à valoir sur des terres en
Irlande dont elle devient propriétaire à Dublin, Donegal et Fermanagh,
entre autres (1)
L'année 1673 est plus faste : en février elle est créée comtesse de Farnham, baronne de Petersfield et duchesse de Pendennis ; mais ce dernier titre, rappelle Forneron, fut immédiatement changé en celui de Portsmouth. Le 14 février, elle est autorisée, par le roi de France, à acquérir la nationalité anglaise "sans perdre les avantages que sa naissance lui confèrent en France". Tout lui sourit. Elle souhaite aussi un titre en France, pour bien montrer son ascension : en juillet, Charles II fait part à Colbert de Croissy de son désir de "faire jouir mademoiselle de Kéroualle de la terre d'Aubigny". Il ajoute que "toute précaution sera prise pour que cette terre ne puisse plus sortir de la masion royale d'Angleterre et qu'elle demeure aux enfants que j'ai ou aurai de cette dame". La terre d'Aubigny, donnée par Charles VII à Jean Stuart, en 1422, finit par revenir au duc de Richmond, époux de Francès Stewart ; mais le couple n'a pas d'héritier : comme stipulé lors de la donation au XVè siècle, la terre revient donc à la couronne de France (2). En décembre 1673, enfin, Louise reçoit "le fonds et la propriété de la terre d'Aubigny, avec chacun de ses droits, appartenances et dépendances" (3). Elle possède une terre ducale française ; il lui faudra attendre encore neuf années avant d'être créée duchesse d'Aubigny.

château d'Aubigny, aujourd'hui mairie