LA VIE DU B. H. JEAN, SURNOMM+ DISCALCEAT

Prestre, Recteur, et depuis Religieux de l'Ordre de Saint François, le 16 de Decembre.

Le Bien-Heureux Jean, surnommé Discalcéat, ou Deschaux, à cause qu'il alloit toûjours nuds pieds, nasquit de parens de mediocre fortune, gens de bien & craignans Dieu, qui faisoient leur residence dans l'Evesché de Leon, en Basse Bretagne. On dit que sa mere estant enceinte de luy, desira manger d'une certaine espece d'oyseau qui ne se trouve pas en ces quartiers, & alloit ce desir tellement augmentant, qu'elle couroit risque de perdre son fruit ; mais Dieu la preserva extraordinairement ; car un jour, comme elle estoit en sa chambre, avec quelques siennes voisines, un oyseau tel qu'elle desiroit entra dans la chambre & se laissa prendre aisément, dont elle satisfit son appetit. Elle accoucha de ce benit enfant, environ l'an de grace 1280 sous le Pontidicat de Nicolas III, l'Empire de Rodolphe I & le regne de Jean I du nom, Duc de Bretagne, fils de la Duchesse Alix & de Pierre de Brenne, ou de Dreux, dit Mauclerc, son mary. Il fut nommé sur les sacrez Fonds, Jean, &, par humilité, voulut toute sa vie, estre nommé Iannic, qui est un diminutif breton de Jean, comme qui diroit Petit-Jean


Cathédrale de Quimper
(cliché Françoise Stervinou - mai 2006)

II. Ayant passé ses années d'enfance, il s'accosta d'un sien cousin fort bon artizan, travaillant de ses mains, pour éviter oysiveté & gagner son pain à la sueur de son front ; il se plaisoit extrêmément à faire des Croix, à les élever és carrefours & croix-chemins, & à bastir des ponts & arcades sur les ruisseaux & torrents, pour la commodité du public ; & travailla si-bien en la compagnie de ce sien cousin, qu'il gagna de grands deniers & se mit à son aise ; mais Dieu, qui en vouloit estre servy & le faire instrument du salut de plusieurs, l'inspira d'abandonner le siecle pour embrasser l'estat de Clericature, & se dedier au service de l'Eglise, ce qu'il se resolut à faire ; mais le diable, voulant mettre obstacle à sa conversion, suscita son cousin contre luy, qui se moquoit de son dessein & taschoit, de tout son pouvoir, à en empescher l'accomplissement ; mais Dieu le punit grievement : car il perdit tous ses biens, devint ladre, &, qui pis est, mourut excommunié, &, comme tel, fut ensevely en terre prophane. Jean donc, meprisant les menaces & moqueries de son cousin, quitta son Pays & s'en alla à Rennes, où il étudia (comme il est croyable), puis receut les Ordres sacrez jusqu'à la Prestrise inclusivement, vivant en une grande austerité, simplicité & sainteté. Il jeûnoit trois fois la semaine au pain & à l'eau, estoit simplement & pauvrement vétu (honnestement toutefois), visitoit & assistoit les malades & y faisoit beaucoup d'autres oeuvres de piété.

III . Yves, 52e Evesque de Rennes, ayant découvert ce Tresor caché sous la poussiere d'une grande humilité, ne put endurer que la lumiere demeurast davantage cachée sous le muids, mais la voulut élever sur le chandelier pour éclairer toute l'Eglise ; il le fit venir en son manoir, & le nomma Recteur d'une Paroisse de son Diocese, que le bon personnage fit difficulté d'accepter, mais l'Evesque le luy commanda par obedience ; il en prit donc possession l'an 1303 & en peut de temps, il fit un grand bruit par son bon exemple, ses predications & l'assistance paternelle qu'il rendoit à son peuple. Il regit cette Paroisse 13 ans, sous trois Evesques de Rennes, ledit Yves, Gilles & Alain de Chasteau-giron, le I de ce nom, lesquels il assistoit en leurs visites, allant devant eux à pied, pour disposer les peuples, par ses predications & l'administration du Sacrement de Penitence, à recevoir la Confirmation, ne voulant aller à cheval ny en litiere, mais toûjours à pied, & nuds pieds, & donnoit aux pauvres le revenu de sa Paroisse.

IV. Ayant gouverné son peuple jusqu'à l'an 1316 Dieu l'inspira d'embrasser la Regles du Seraphique Pere S. François. Il en demanda congé à son Evesque (qui pleura amerement de la perte qu'il faisoit d'un tel Ecclesiastique) & luy remit entre mains son benefice. Au moins voulut-il donner la Cure à son frere, mais le bon Prestre le supplia de n'en rien faire, à cause de quelques deffauts qu'il reconnoissoit en luy & qu'il manifesta secretement, le suppliant de n'abandonner ses brebis à un tel homme. L'Evesque le creut, &, l'ayant tendrement embrassé, luy donna son congé & sa benediction. Il receut donc l'habit, & ensemble, comme un autre Helizée, l'esprit du Pere Seraphique. Il cherissoit particulierement la sainte pauvreté ; à l'imitation de son P. saint François, il portoit un habit, manteau, capuce, brayes & une tunique interieure, le tout d'une grosse & ville étoffe grise, & jamais ne portoit deux habits de mesme sorte ; car il les rapieçoit de vieux sacs, pro benedictione Regulæ ad litteram promerendâ (porte le manuscrit de sa vie) ; &, estant un jour interrogé pourquoy il portoit un habit plus vil & plus rapetassé que les autres ? parce (dit-il), que je suis le plus imparfait de tous.

V. S'il cherissoit la pauvreté volontaire, aussi cherissoit-il les pauvres, desquels il estoit le vray Pere & nourissier. Quand il alloit à l'Eglise ou quelque part, ils s'amassoient prés de luy pour recevoir l'aumône, ou quelque consolation spirituelle : quand il n'avoit plus rien à leur donner, il leur donnoit son propre manteau, mesme parfois son capuchon. Il y eut une cruelle famine par tout le Comté de Cornoüaille en l'an 1346 pendant laquelle, le saint Homme alloit de maison en autre pour exhorter les riches à gagner le Ciel par leurs aumônes, l'occasion s'en presentant si belle. Il n'estoit jamais oysif, mais toûjours occupé à quelque saint exercice, ou au travail ; il se levoit la nuit avant les autres, & alloit à l'Eglise longtemps avant le signe de Matines, & y perseveroit en Oraison le plus souvent jusqu'au point du jour ; la Messe dite, il se mettoit au Confessional, ou il alloit visiter les malades par la ville ; aprés son disné, il retournoit à l'Oraison ; &, Complies dites, il passoit une bonne partie de la nuit en l'Eglise en Oraison ; il recitoit, deux fois par jour, l'Office Canonial au Choeur avec la communauté, & puis en son particulier, ou avec quelque bon religieux, toûjours la teste découverte, & avec une telle attention & reverence, que s'il eust visiblement parlé à Dieu & à ses Saints ; de sorte que, si quelqu'un luy vouloit parler, pendant qu'il disoit son Service, il luy falloit attendre jusqu'à l'avoir achevé. Outre l'Office Canonial, il disoit celui de la Croix, du Saint-Esprit, les Pseaumes, Graduels & Penitentiaux, l'Office des Deffunts, plusieurs Litanies & nombre d'Hymnes & Cantiques de Nostre Dame. Par ses prieres, il preserva une femme, sienne penitente, d'avortement inévitable, & obtint à la mesme femme la grâce d'accomplir un conseil qu'il luy avoit donné en Confession, à quoy elle avoit auparavant grande repugnance. Une dame de l'Evesché de Rennes, estant malade & desesperée des médecins, le voulut voir ; il y vint & ayant dit trois fois l'Evangile In principio, etc., sur la malade, elle se leva soudainement saine & luy servit à disner.

VI. Le diable, crévant de rage de se voir si glorieusement surmonté par Frere Jean, luy livra de furieux assauts, non-seulement par les tentations interieures dont il le vexoit, mais même par voye de fait, l'excedant en sa personne. Un jour de Pasques, se trouvant fort extenué de jeusnes et autres macérations dont il s'estoit affligé le Caresme, l'ennemy lui apparut & tascha à luy faire desesperer de son salut, ravalant les merites de ses Penitences & actions vertueuses ; mais, voyant que le bon Pere luy resistoit courageusement, il le battit furieusement, mesme en presence de son gardien & de plusieurs Religieux, ausquels il montroit du doigt l'ennemy visible (toutesfois à luy seul) ; mais il se deffendoit vigoureusement, ayant toûjours en la bouche ces Verset du Psautier : Erue à frameâ, Deus, animam meam et de manu canis (&, pour depiter le diable, il repetoit plusieurs fois ce mot canis) unicam meam ; & cét autre : Nolite tangere Christos meos, et in Prophetis meis nolite malignari ; et encore cét autre : Discedite à me omnes qui operamini iniquitatem, quoniàm exaudivit Dominus vocem fletûs mei ; &, Erubescant et conturbentur vehementer omnes inimici mei.

VII. Pour se garentir des assauts de ses ennemis, du diable & du monde, il gourmandoit sa chair, son ennemy domestique, l'assüjettissant à l'esprit par des austeritez estranges ; il passa seize ans entiers sans boire du vin (execpté à la Messe), ny manger chaire, si ce n'estoit en actuelle maladie, & par ordonnance de medecin, commandement de ses Superieurs, ou importunité de ses amis, & n'eut jamais usé de l'un ny de l'autre, s'il n'eut craint de donner mauvais exemple à son prochain & sembler estre singulier, ou superstitieux ; il mangeoit fort rarement du poisson, se contentant de gros pain d'orge, d'avoine, ou de feves, lesquels il laissoit à dessein moësir & corrompre, pour estre plus insipides ; il versoit dans l'eau qu'il beuvoit quelque liqueur aigre & amere, pour se ressouvenir du fiel & vinaigre que son Sauveur avait beu pour luy en l'arbre de la Croix ; il ne mangeoit qu'une fois le jour, s'il n'estoit malade au lit ; il jeusnoit presque toute l'année, qu'il avoit distribuée en huit Caresmes, la pluspart desquels il jeusnoit au pain et à l'eau ; le premier commençoit le lendemain de l'Epiphanie & continuoit 40 jours, qu'il ne mangeoit que du pain, parfois trempé en un bouillon de potage, le plus souvent tout sec, & ne beuvoit que de l'eau ; le second estoit le grand Caresme de l'Eglise, qu'il jeunoit tout entier au pain et à l'eau ; le troisième (qu'il appeloit le Caresme de Moyse) commençoit aprés Pasques & duroit 40 jours, souvent au pain & à l'eau ; parfois, trois fois la semaine, il prenoit un potage, mais les onze jours devant la Pentecoste, il les jeusnoit au pain & à l'eau ; le quatriéme Caresme, en l'honneur des Apostres S. Pierre & S. Paul, commençoit 40 jours devant leur Feste, parfois à pain & eau ; de mesme austerité, il jeusnoit le sixiéme, en l'honneur des Anges, qui duroit jusqu'à la Saint-Michel ; puis, commençoit le septiéme, qui duroit jusqu'à la Toussaints, & en leur honneur, la pluspart à pain & eau. Le huitiéme & dernier, qui est de commandement aux Freres, il le jeûnoit au pain & à l'eau, commençant le jour des Deffunts & continuant jusqu'à Noël. Il estoit bien aise quand il se blessoit les pieds, allant par les villages ou à la queste, se réjoüissant d'endurer quelque chose pour l'amour de Dieu. Une fois, il s'esoit mis un cloud dans le pied, qu'il ne voulut tirer, que son pied ne fut enflé & prest de pourir, que son Gardien luy commanda de se le laisser tirer, ce qu'il fit, endurant patiemment la douleur. Il ne vouloit purger & nettoyer ses habits de la vermine qui s'y engendroit, & ne se trouvoit jamais avec les autres Freres à la secotte (qu'ils appellent) ; voire si quelque bestion domestique, gris ou noir, se promenoit sur son habit, il le remettoit en sa manche ou en son capuchon. Il avoit trois sortes de Cilices dont il se servoit ; l'un estoit tissu de grosses étouppes, ou reparon, rude et picquant ; l'autre estoit tissu de crein de cheval, & le troisiéme estoit composé de la peau d'un porc, dont il avoit my-tondu le poil, afin que ces pointes picquassent vivement & penetrassent sa peau.

VIII. Dieu luy avoit donné un singulier don des larmes, qu'il versoit abondamment lors qu'il prioit & quand il entendoit les Confessions, excitant à son exemple ses Penitens à contrition. Sur le point de la guerre civile qui s'éleva en Bretagne entre le comte de Montfort & Charles de Blois, en laquelle les Roys de France et d'Angleterre furent embarassez, chacun pour deffendre son allié, un jour, estant au Refectoir, il se prit à pleurer si fort, qu'il ne put manger, & ne cessa de pleurer tout le jour, prévoyant (comme on pensoit) les malheurs que causeroit cette guerre. Dieu lui revela que la ville de Kemper-Corentin devoit estre prise & pillée, & ensuite de cette prise, il devoit y avoir une grande famine ; il en avertit hautement & publiquement les Kemperrois, les avisant de se convertir à Dieu & faire penitence ; mais ils ne tenoient compte de ses avis salutaires, se fians en leurs forces. La chose arriva comme le bon Pere leur avoit dit ; car, aprés Pasques, sur le commencement de l'an 1344 le Roy d'Angleterre ayant défié le Roy de France, pour infraction de tréves (disoit-il), la guerre se ralluma en Bretagne ; &, pour premier exploit, Charles de Blois, se portant duc de Bretagne, mena toute son armée devant Kemper-Corentin, qu'il assiegea estroitement, & battit si furieusement d'engins & machines, qu'on fit bresche en six endroits de la muraille ; enfin, la ville fur prises d'assaut, & plus de quatorze cens personnes tuées, tant d'hommes, que femmes & enfans.

IX. L'an 1349 la ville de Kemper-Corentin & le Pays circonvoisin fut affligé d'une peste si contagieuse, qu'on ne voyoit enterrer que corps ; Dieu revela cette calamité à son serviteur, avant qu'elle arrivast ; de sorte que, le jour des Octaves de Saint-François de l'année precedente, estant à Vespres dans le Choeur avec ses Confreres, il se prit à pleurer tendrement ; &, interrogé ce qu'il avoit à pleurer, il répondit que la ville recevroit, en peu de temps, une grande calamité ; ce qui fut vray ; car, l'esté suivant, la maladie s'y mit & emporta un grand peuple. Le Bienheureux Pere Jean alloit par la ville assistant les malades, les communiant, & leur administrant les autres Sacremens necessaires ; &, pendant qu'il s'occupoit à ce charitable exercice, Dieu, le voulant appeler à soy, permit qu'il fut lui-mesme frappé du mal, dont il deceda, & alla joüir de la vie éternelle, ayant vescu en l'Ordre 46 ans, & Recteur de Paroisse 13 ans, âgé d'environ 69 ans. Son Corps fut inhumé dans le Convent de son Ordre en ladite ville, en la Chapelle qui est à costé de la porte du Choeur, sous le Jubé, du costé de l'Evangile ; &, depuis, a esté levé d'une vieille châsse en laquelle il estoit, & mis en une plus honorable, conservée sous un petit Dôme en forme de Chapelle, faite de treillis et grilles en fer. D'où encore on a transferé ces reliques en la Chapelle qui fait l'aisle droite du Choeur, & posées sur l'Autel en un petit Tabernacle, couvert d'un voile de riche étoffe ; &, devant ledit Tabernacle, est le portrait du Saint, en un tableau bien travaillé, qui a esté donné par deffunte Dame Blanche de Loheac, Dame de Missirien. Il est en grande veneration en ladite ville, & plusieurs personnes, détenuës de grandes infirmitez, en ont esté delivrées par ses merites. Il y a un mot dans le manuscrit de sa vie, qui contient tous les éloges qu'on luy pourroit donner : De puritate Reguloe non est inventus transgredi unum Iota ; ce qui me fait souvenir du dire d'un grand Pape : Qu'on luy nommast un Frere Mineur qui n'auroit transgressé sa Regle, & qu'il ne voudroit pas d'autres miracles pour le Canonizer.

Vies des saints de la Bretagne Armorique par Alber Le Grand (1636) - Vè édition de 1901 - Quimper

note : il est aussi appellé sant Yann an divoutou ou Jean Deschaux.

  page précédente menu accueil