Du temps que regnoit en Bretagne Hoël II du nom, qui fut couronné, l'an de salut 484, & mourut l'an 560, naquit au Diocese de Vennes le Glorieux Saint Aubin, colonne trés-solide & flambeau brillant de l'Eglise non Armoricane ou Gallicane seulement, mais Universelle. Son pere estoit Seigneur de Spine-Fort, Noble & ancienne Maison de la basse Bretagne, au même Diocese de Vennes, en la Paroisse de Languidic, sur le bord de la riviere de Blavet, à deux lieuës de Hennebont, qui portoient pour leurs Armes un Lozenge d'Or & de gueules de quatorze pieces. Ce Seigneur eut de sa femme, Dame de Grande-maison, entr'autres enfans, nostre S. Aubin, lequel ils éleverent en la crainte de Dieu ; &, quand l'âge le requist, luy pourveurent de Maistre qui luy apprint la pieté avec les lettres ; il y profita tellement, en peu de temps, qu'il contenta grandement & ses Parens & ses Maistres ; mais Dieu, qui en vouloit estre particulierement servy, & le vouloit proposer pour Docteur à son peuple, embrasa son cur d'un saint desir de la perfection, pour à quoy parvenir, il resolut de donner un coup de pied au monde & se donner du tout au service de celuy qui s'estoit entierement donné à luy.
II. A cette intention, il s'achemina vers un Monastere de grande reputation en ce temps-là pour la sainte vie que menoient les Moynes qui y demeuroient, &, y ayant quelque temps instamment demandé l'habbit, fut receu au grand contentement de tous les Moynes. Il n'y fut gueres sans faire voir les belles qualitez & vertus dont la Divine Majesté l'avoit doué ; on remarquoit en luy une si profonde humilité, que, sauf ce qui concerne la civilité & bienseance, il sembloit qu'il eust mis en oubly la grandeur de sa maison & le souvenir de son extraction & Noblesse, & qu'il n'eust esté mis au monde que pour servir les autres. Une fois, estant encore Novice, il fut par le Pere Abbé envoyé aux champs pour donner ordre à quelque affaire du Monastere ; n'ayant pû arriver de jour au giste, il fut surpris d'une nuit obscure, nebuleuse & pleine d'orages, de sorte qu'il fut contraint de se retirer dans une Hostellerie pour passer cette nuit, où aussi estoient accourus nombre de voyageurs pour le mesme sujet. Comme tous dormoient, survint une forte ondée de pluye, si extraordinairement violente, que le toict du logis en ayant esté crevé, tous furent moüillez du haut en bas, excepté seulement S. AUbin, qui demeura au milieu de tous sec & allegre, sans que l'eau eust osé approcher de luy. Ce Miracle fit que tous commencerent à le regarder comme un Saint, & luy porterent plus d'honneur qu'ils n'avoient auparavant fait.
III. Il estoit fort adonné à l'oraison & contemplation, au jeusne, fort severe à soy-mesme, mais facile & benin au prochain ; bref, si parfait & accomply en toutes sortes de vertus, que, l'Abbé du Monastere decedé, les Moynes l'éleurent unanimément pour luy succeder, l'an vingt-cinq de son âge, nonobstant toutes les oppositions que son humilité luy fit mettre en avant. En cette nouvelle Dignité il pensa estre obligé de devancer d'autant les autres en perfection, qu'il les surpassoit en dignité ; aussi Dieu le rendoit recommandable par grands miracles ; entre-autres, un jour, visitant une Abbaye, nommée Assise, il se presenta à luy un Religieux aveugle, implorant son secours & le suppliant humblement qu'il luy donnast sa sainte benediction ; ce qu'ayant fait, incontinent ce Religieux recouvra la veuë, lequel Miracle rendit le Saint fort venerable aux Religieux dudit Monastere.
IV. Ce Monastere florissant sous le saint & prudent gouvernement de S. Aubin, vingt-cinq années durant, advint qu'Adelphe, Evesque d'Angers, passa de cette vie à l'autre, pour successeur duquel, le Clergé & ceux à qui appartenoit l'élection éleurent & nommerent saint Aubin, lequel, aprés plusieurs refus, enfin voyant telle estre la volonté de Dieu, l'accepta et consentit à sa promotion à regret, le cinquantième de son âge. Estant Evesque, quoy que âgé, il visitoit diligemment son Diocese, secourant avec soin ses Diocesains tant au spirituel qu'au temporel. Dieu temoigna, par plusieurs Miracles, la charité de ce saint Prelat luy estre agreable ; car, visitant son Diocese, une pauvre femme nommée Grata, s'estant presentée à luy, ayant receu sa benediction, fut guerie. Il rendit la veuë à plusieurs aveugles : le premier fut à un Moyne de son Abbaye, nommé Frere Germomerus ; le second à un autre Moyne de l'Abbaye d'Assise, dont nous avons parlé cy-dessus ; le troisiéme fut à un pauvre d'Angers, nommé Maurille ; le quatriéme à un pauvre homme du village d'Aubigny, duquel il chassa le Diable qui le possedoit, & la cecité corporelle ; le cinquiéme à un autre pauvre, nommé Marcellin. Il ressuscita pareillement un jeune homme, nommé Malabonde, de la mort duquel ses parens estoient fort affligez, & ce au village de Gesnie.
V. Le Roy de France Childebert portoit un grand respect à S. Aubin, pour la Sainteté qu'il connoissoit en luy. Un jour, le Saint, estant allé à Paris trouver le Roy, pour luy communiquer de quelques affaires concernantes le bien de l'Eglise Gallicane, sa Majesté, comme trés-pieuse qu'elle estoit, se hasta de l'aller trouver, sans luy donner la peine de venir en son Palais ; mais, quand le Roy voulut faire tourner son cheval par une ruë autre que celle qui menoit au logis du saint Prelat, jamais il ne le peut faire avancer, & demeura immobile, encore qu'il le piquast bien serré ; il changea de monture, & le second cheval n'avança pas plus que le premier ; mais, ayant esté adverty qu'il ne tenoit pas le bon chemin pour aller vers le logis de saint Aubin, il tourna bride, & incontinent le cheval, à pas legers, le rendit à la porte du Saint, où il s'arresta. Sa Majesté l'ayant salué, ils s'entretinrent long-temps ensemble ; le saint Prelat fit tant envers le Roy, qu'il procura la celebration du troisiéme Concile d'Orléans, pour la reformation de l'Eglise Gallicane ; car il estoit grandement zelé pour la liberté Ecclesiastique, &, en cette matiere, se rendoit inexorable, même aux Princes & Potentats, dont plusieurs luy en vouloient mal de mort ; mais c'estoit ce que plus il desiroit que de mourir pour Nostre Seigneur. Il ne pouvoit sur tout supporter le scandale que causoient les Nopces incestueuses, lesquelles, de son temps, estoient grandement en vogue ; &, pour y remedier, il procura specialement le Concile d'Orleans.
VI. Donc, l'an du salut 540, le premier du Pontificat du Pape Vigile, sous l'Empereur Justinian XIV, regnant en France le Roy Childebert, en Bretagne le Roy Hoël II du nom, fut convoqué à Orléans un Concile, qui fut le troisiéme National qui a esté celebré en cette Ville, où se trouverent les Archesvesques de Lyon, Primat des Gaules, de Bourges, de Roüen, de Sens & de Viennes ; les Evesques d'Autun, nostre S. Aubin Evesque d'Angers, celuy d'Orléans, Anolus Prestre, pour celuy de Châlons-sur-Saone, de Chartres, de Paris, Marcellian Prestre, pour celuy de Nantes, Emantius Prestre, pour celuy de Langres, Campanus pour l'Archevesque de Tours, de Troyes en Champagne, de Coustances, d'Evreux, de Mascon, de Sées, Bandastis Prestre, pour celuy d'Avranches, de Nevers, d'Auxerre, Vincent Prestre, pour celuy de Cahors, de Lisieux & de Grenoble ; lesquels firent trente & un Canons fort utiles pour l'Eglise ; aucuns disent que S. Melaine Evesque de Rennes y assista, mais je ne le trouve y avoir sous-signé.
VII. S. Aubin, estant de retour à Angers, se mit avec une extréme diligence à reformer son troupeau, faisant que les sacrez Canons & Decrets du Concile y fussent exactement observez ; mais il se roidit particulierement contre ceux qui ne vouloient pas se sousmettre au Canon porté contre les Incestueux, & prit si à cur la ruïne & l'abolissement de cet abus dans son Diocese, qu'on raconte de luy, qu'estant fort importuné, pressé & preque forcé, par les autres Evesques de la Province de Touraine, d'envoyer des Eulogies (c'estoient certaines choses benites que les Evesques avoient la coûtume d'envoyer aux fideles, pour marquer de leur communion & fraternité), benistes de sa main, à un grand Seigneur, qu'il avoit excommunié, parce qu'il ne vouloit obeïr aux Decrets du Concile, nommément au Canon porté contre les mariages incestueux (fort frequens en ces temps-là), il le fit à regret, &, ayant beny le pain & donné pour porter à ce Seigneur, il leur tint ces paroles : Vostre importunité (saints Peres), est cause que je consens à luy benir et envoyer ces Eulogies, mais, dans peu de temps, vous verrez que Dieu est puissant pour defendre sa cause ; ce qui fut veritable ; car, avant qu'on eust porté ce pain beny à ce Seigneur, il expira miserablement sous la censure & excommunication. S. Aubin neanmoins, sentant sa conscience bourrellée, pour s'estre si facilement laissé vaincre à l'importunité de ces Evesques Provinciaux, s'en alla à Arles pour communiquer de cette affaire à saint Cæsarius, & avoir son avis là dessus.
VIII. La charité, dont ce S. Prelat estoit doüé, se faisoit particulierement paroître à l'endroit des pauvres affligez & miserables. Un jour, comme il passoit par une des portes de la Ville, les pauvres prisonniers qui estoient enfermez en une tour joignant ladite porte, le prierent instamment de les assister ; luy, meu de compassion alla trouver le Juge, le priant de les delivrer, lequel, n'en voulant rien faire, le Saint s'adressa à Dieu par une fervente priere, qui fut suivie de la délivrance de ces prisonniers, qui vinrent en l'Eglise Cathedrale d'Angers, se jetter à ses pieds & luy rendre grace de leur délivrance. La charité dont il usa vers une Dame, nommée Etherie, ne fut pas moindre ; car comme, par commandement du Roy de France, elle eût esté mise en garde és mains de quelques soldats François, lesquels luy faisoient mille indignitez, le S. Prelat, en estant averty, ne peut souffrir qu'une de ses brebis demeurast ainsi entre les pattes de ces loups ; il les alla trouver, &, de son autorité Pastorale, arracha cette pauvre Dame d'entre leurs griffes ; mais, comme il la voulut amener, un de ces soldats, plus audacieux que les autres, se voulut avancer de la tirer par force des mains du Saint, lequel, luy ayant soufflé au visage, le miserable tomba roide mort à la renverse, payant, par cette épouventable punition, son arrogance & le mépris qu'il faisoit du saint Prelat. Une pauvre femme s'adressa à luy, pour être délivrée du malin esprit, qui s'etoit placé sur son il, lequel il chassa. Son humilité fut si grande, que l'Evesque de Nantes, estant expressément venu à Angers pour recevoir sa sainte Benediction & guerison de certaine infirmité, il ne la luy voulut pas octroyer, se reputant indigne de cela ; mais il le renvoya à Rennes à S. Melaine. Il fit un voyage à Vennes pour voir ses parens & son païs ; &, durant son sejour en ces quartiers-là, mourut un des ses Officiers, lequel il affectionnoit fort pour ses vertus & perfections. Au bour de l'an, on leva ses os pour les transporter au païs de sa naissance ; le S. Prelat, se trouvant lors empêché à quelque affaire d'importance, desireux toutes fois d'honorer cette translation de sa presence, manda qu'on la retardast jusques à son arrivée ; mais, tardant à venir, on se mist en devoir de les transporter. (Chose étrange!) que ces Os, dans la Chasse, devinrent si pesans, qu'on ne les peut jamais lever de terre, jusques à ce que le Saint fust arrivé, & lors ils furent aisement transportez.
IX. Enfin, ayant saintement gouverné son troupeau vingt années, il deceda l'an 70 de son âge, & de Nostre Seigneur 586, ou environ. Je n'ay pû trouver précisement l'an de son decés ; mais veu qu'il a esté vingt ans Evesque, & que, l'an 540 (qui ne fust le premier de son Pontificat), il se trouva au Concile d'Orleans, faut dire qu'il deceda environ l'an 586, sous le Regne de Hoël II du nom. Son saint Corps fut reveremment ensevely dans l'Eglise de saint Pierre, où il demeura jusqu'à ce que Eutropius, son successeur, avec saint Germain, Evesque de Paris, & plusieurs autres Evesques, leverent son Corps saint de terre, & transporterent ses saintes Reliques dans l'Eglise lors nommée saint Estienne, maintenant, de son nom, appelée saint Aubin. A cette Translation, advint un beau miracle pour illustrer la memoire du saint Evesque, & faire connoistre qu'il vivoit dans le Ciel ; la Chapelle, où avoit esté posé premierement ce saint Corps estoit si etroite, qu'on ne sçavoit comment le tirer de là ; mais, comme chacun en donnoit son avis, voilà que trois grosses pierres tomberent de la muraille du costé d'Orient, qui firent libre passage à la Chasse du Saint ; ce qui réjoüit grandement l'assistance, &, ce pendant que processionnellement on le portoit, trois aveugles qui se rencontrerent par la ruë, à l'invocation du Saint & attouchement de la Chasse, recouvrerent la veuë, & trois Paralytiques la santé.
X. Incontinent, par les Royaumes de France & de Bretagne, furent édifiées plusieurs Abbayes & Chappelles au nom de saint Aubin ; les Eglises Paroissiales, mesme les Villes entieres le prindrent pour leur Patron, entr'autres la Ville de S. Aubin du Cormier, Diocese de Rennes, & la Ville de Guerrande, Diocese de Nantes ; lesquelles ont souvent experimenté du Ciel la faveur de leur saint Patron ; mais la singuliere & miraculeuse victoire qu'en sa faveur gagnerent les Guerrandois, l'an 909, merite bien d'estre icy recitée ; cette année-là donc 909, les Normands & Danois, peuples Septentrionaux, cruels & barbares, retournans du sac de la ville de Nantes qu'ils raserent à fleur de terre, poserent le siege devant Guerrande, bien resolus d'en faire autant ; les assauts se livrent, mais si furieux & frequens pour le grand nombre des ennemis, que les pauvres assiegez se virent reduits preque au desepoir. En cette extréme necessité, voyans le peu de services qu'ils tiroient des armes materielles, se resolurent d'y adjouster les spirituelles ; ils ordonnerent des prieres, firent plusieurs processions, implorans le secours du Ciel, & nommément invoquans leur Patron saint Aubin & se recommandans à sa protection, dont bien leur en prit ; car, lors que moins ils y pensoient, le courage leur creut divinement & se sentirent tellement rasseurez, qu'ils prindrent resolution non seulement de defendre leur Ville, mais mesme d'attaquer les Barbares. Sur cette resolution, ils se préparent au combat, se mirent en ordonnance & rang de Bataille dans les ruës ; puis, ayans abattu les ponts, levé les herses, sortirent les portes ; &, comme ils estoient encore és barrieres, virent visiblement descendre du Ciel un jeune Chevalier, armé de toutes pieces, monté sur un bon Coursier, la Lance sur la cuisse, mais brillant & luisant comme le Soleil, qui leur dit, que, puisqu'ils l'avoient pris pour Patron, et, en ce grand danger, invoqué à leur ayde, il n'y avoit voulu faire faute ; qu'ils eussent bon courage et le suivissent ; disant cela, se mist en teste des Compagnies Guerrandoises, lesquelles, sous sa conduite, marcherent vers le Camp des ennemys, qu'ils surprindrent ne s'en donnans garde & ne pensans que les assiegez eussent osé seulement s'aviser de telle entreprise ; ils mirent tout le Camp ennemy en déroute & en firent tel carnage, que la terre demeura toute couverte de corps morts ; &, cela fait, cet heureux Chevalier disparut & se deroba à leurs yeux. Voilà comment ils experimenterent la faveur du saint Prelat. Le pieux Roy saint Salomon III du nom, & dernier Roy de nostre Bretagne, fonda en ladite Ville la Prevôté & Chanoines qui sont dans l'Eglise de saint Aubin.
XI. Ce saint Prelat, aussi-bien aprés sa mort que pendant sa vie, se fit voir ennemy juré de ceux qui envahissent ou injustement détiennent les possessions de l'Eglise, comme il se monstra vers un grand Seigneur Angevin, nommé Elfrede ; lequel, s'estant emparé par force des rentes d'un petit Prieuré qui estoit au bas Anjou, prés Craon, nommé Dudion, dépendant du Monastere de saint Herblon en l'Isle d'Aindre, sur le bord de Loire, au dessous de Nantes, saint Aubin luy apparut, &, d'une grave severité, le tença rudement de telle violence & sacrilege, luy commandant promptement de restituer ce bien audit Monastere, luy faisant sçavoir qu'il ne pourroit jamais boire ny manger qu'il n'eust fait restitution ; mais le miserable, ne voulant obeïr au commandement du Saint, s'assit à table, & le premier morceau qu'il voulut manger luy demeura en la gorge sans le pouvoir avaler, dont il pensa étrangler ; & ainsi fut forcé à restituer ce qu'il avoit sacrilegement envahy. C'est ce que j'ay pû recouvrer de la vie de ce saint Prelat, lequel je prie d'estre intercesseur perpetuel devant Dieu pour son païs. Amen.
Vies des saints de la Bretagne Armorique par Albert Le Grand (1636) - édition de 1901 - Quimper
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