La providence de Dieu sur les Justes
EN l'HISTOIRE ADMIRABLE DE SAINT BUDOC
Archevesque de Dol
ET DE LA PRINCESSE AZENOR DE LEON SA MERE
Comtesse de Treguer et de Goëlo
Une des Illustres Maisons de la Bretagne Armorique, dont l'antiquité se remarque dans l'Histoire, c'est, sans contredit, celle des Anciens Comtes de Goëlo & Treguer ; si puissante en l'année 493. que le Roy Hoël premier de ce Nom, ayant la conduite d'une partie de l'Armée du Grand Roy Arthur, son Oncle, en la memorable Bataille de Langres, de tous les Princes de son Armée, choisit Chunaire, Comte de Treguer & Goëlo, pour assaillir le Bataillon du Senateur Lucius Iber, Lieutenant de l'Empire Romain, dans lequel l'ardeur de son courage le porta si avant, qu'aprés avoir fait merveilles d'armes & jonché le champ de corps de Romains, il se trouva envelopé & accablé de toute l'armée, qui estoit accouruë au secours de son general, où deux mille Bretons de sa compagnie furent taillez en pieces, sans pouvoir estre secourus de leurs gros, & nostre genereux Comte, s'opiniastrant au combat, accosté des Seigneurs Jagus Richomarch & Bodloï (qui combattoient à ses flancs), fut tué d'un coup d'espieu, le visage tourné vers l'ennemy, mourant au lit d'honneur, au regret extréme des Roys et de toute l'Armée qui se sentit notablement affoiblie de la perte d'un si genereux capitaine & de si vaillants soldats.
II. De cét excellent capitaine fut petit fils notre saint Budoc, dont le pere estoit si puissant & consideré, que l'Histoire, en ce lieu, l'appelle Roy ; soit que de la feneantise du Roy Hoël II. les Princes & Hauts-Barons de Bretagne se fussent donnez la licence d'usurper ce titre majestueux, ou soit que les grandes altercations survenuës dans l'Estat après la mort de Hoël I. & les estranges revolutions du siecle, eussent porté leur ambition à desirer ce titre souverain, aussi-bien que leur convoitise à entreprendre sur les Estats de leurs voisins : soit encore (ce qui a plus d'aparence) qu'étant issu du sang illustre de Bretagne, & ses Comtez estans sortis en apanage de la Maison Royale, il en eust aussi voulu retenir le titre. Quoy qu'en soit, ce Seigneur, fils aisné du Comte Chunaire (lequel aussi nous appellerons desormais Comte de Goëlo, l'Histoire ayant celé son nom propre), se voulant allier en quelque puissante Maison, après avoir bien cherché par tout , arresta ses yeux & ses affections sur la Princesse Azenor, fille unique du Prince de Leon, issuë du Sang des Anciens Roys de la Grande Bretagne, meslé, du depuis, en leurs descendans, avec celuy de l'Illustre & ancienne Maison de Rohan, ensemble d'onze Maisons Royales, esquelles lesdits Seigneurs de Rohan, Princes de Leon, ont pris alliance.
III . Cette Princesse, dont la beauté
& rares perfections l'emportoient au delà de toutes les Dames de
son siecle, blessa le cur du Comte & l'engagea à sa recherche.
Elle estoit de riche taille, droite comme une palme, belle comme un astre ;
mais cette beauté exterieure n'estoit rien en comparaison des belles
qualitez de son Ame, qui la rendoient d'un naturel doux & benin, encline
aux uvres de pieté & religion, discrete, chaste, accorte, respectueuse,
obeïssante à ses parens, amie de la retraite & solitude, ne
s'estimant moins seule que lors qu'elle se trouvoit éloignée de
la frequentation du monde, pour jouïr plus librement des delices &
consolations qu'elle rencontroit en l'Oraison & des visites & caresses
interieures qu'elle y recevoit de son Epoux Celeste, auquel elle desiroit entierément
se donner ; vivant au reste parmy des delices de la Cour, comme Job sur son
fumier, sans arrester son affection aux choses perissables. Aussi avoit-elle
esté, dés son enfance, élevée en la pieté
& bonnes murs & loüables exercices seants à sa qualité
& à la grandeur de son lignage.
Le Comte ayant fait choix de cette Maîtresse, &
formé le dessein de sa recherche, dépescha deux des principaux
de ses Barons vers le Prince de Leon, qui tenoit lors sa Cour en la ville de
Brest (ce qui fait que l'Histoire icy l'appelle Roy de Brest), avec charge expresse
de luy faire offre de son amitié & alliance, & luy demander en
mariage la Princesse sa Fille. Ces Ambassadeurs furent courtoisement accueillis
du Prince, lequel fut bien joyeux de leur proposition, qui luy offroit une belle
occasion de se fortifier de l'alliance d'un si puissant voisin, qui luy pourroit
servir pour maintenir la possession des conquestes de ses Prédecesseurs.
Les ayant entretenus quelque temps, il les fit conduire en l'Hôtel qu'il
leur avoit fait preparer, & alla trouver sa Fille, pour luy donner avis
de leur arrivée & du sujet d'icelle, la priant de leur donner satisfaction,
luy representant combien ce party luy estoit avantageux, & l'utillité
qui en reviendroit à ses Estats. Elle se troubla de prime-abord à
cette nouvelle, & une honte pudique parut sur son visage, quand elle ouït
parler de prendre un mary, dont elle pria son pere de l'en dispenser, attendu
la resolution qu'elle avoit faite de passer sa vie au service de Dieu, en une
parfaite chasteté ; qu'elle se tenoit fort honorée de cette recherche,
mais que, d'ailleurs, il sçavoit bien que le Comte ne manqueroit de Maistresse
d'aussi bonne Maison & doüée de plus belles parties qu'elle.
Son Pere, qui l'aymoit tendrement, ne la voulut importuner davantage pour ce
coup, moins encore la contraindre en chose de telle importance, où le
choix & élection doit estre libre ; seulement, il chargea ces Amabassadeurs
d'asseurer leur Maistre qu'il tenoit sa recherche à honneur, & feroit
tout son possible pour flechir l'esprit de sa fille à son contentement
& porter ses volontez à cette alliance ; leur permettant de la voir
avant leur retour, & d'apprendre par sa bouche, ce qu'elle avoit resolu.
Entrez en la chambre de la Princesse, ils la salüerent et luy firent sçavoir
ce dont ils estoient chargez : à quoy elle fit réponse, qu'elle
seroit, toute sa vie, trés-humble servante du Comte leur Maistre, &
conserveroit un ressentiment éternel de la bonne volonté qu'il
luy témoignoit, mais que, pour l'espouser, elle le prioit de porter ses
affections ailleurs, veu la resolution constante qu'elle avoit prise de ne se
jamais marier. Cette réponse ouïe, ilsprirent congé d'elle
& du Prince son Pere et s'en retournerent en Goëlo.
IV . Le Comte
attendoit leur retour avec impatience ; mais, ayant
appris d'eux la resolution de la Princesse, il en
fut extremément affligé ; &, s'estant
enquis de ce qui leur sembloit de cette Fille, ils
avoüerent n'avoir jamais envisagé telle
beauté, ny entretenu si sage Dame. Le desir
qu'il avoit de réüssir en sa recherche
fit qu'il ne se tint entierement refusé pour
ce coup & resolut de poursuivre sa pointe ; il
dépescha une seconde Amabssade plus magnifique
que la précedente, avec des presens de grand
prix pour les offrir, de sa part, à sa maistresse,
comme gage de la sincerité de son affection.
Ces Amabassadeurs furent recueillis à Brest
avec tout l'honneur & civilité qu'on eust
pû souhaiter, & , s'estans rafraichis en
leur Hôtel, furent conduits avec ceremonie vers
le Prince, qui, leur créance entenduë,
leur fit réponse : Que, bien qu'il reconnust
que sa fille n'avoit du tout point d'inclination au
mariage, neanmoins, la perseverance de leur maistre
meritoit qu'on taschast de luy donner toute la satisfaction
possible ; qu'il connoissoit sa fille si respectueuse
en son endroit & si obeissantes à ses justes
volontez, qu'il ne pouvoit se persuader qu'elle le
voulust éconduire, s'il luy commandoit absolument
d'aymer le Comte & de l'agréer pour Mary,
& se promettoit de gagner ce point sur elle, &
leur en donneroit resolution dans le jour.
Les Amabassadeurs remercierent le
Prince & se retirerent, & luy, dés
ce pas, alla trouver la princesse sa femme, qui se
chargea de traitter cette affaire & ménager
les affections de sa Fille pour son Serviteur ; ce
qui lui reüssit si heureusement, que la Princesse,
pour ne contrevenir à la volonté de
ceux ausquels elle avoit appris à déferer,
postposa ses sentiments au devoir de l'obeïssance,
se mit le joug au col & consentit (quoy qu'avec
repugnance) d'épouser le Comte ; dont elle
engagea sa parole ausdits Ambassadeurs, qui s'en retournerent
bien joyeux porter cette nouvelle à leur Maître
; lequel, plus content de cét heureux succés,
qu'il n'eût esté de la conqueste d'un
royaume, dressa, en peu de jours, son équipage
si somptueux & magnifique, qu'il ne se pouvoit
rien voir de plus riche. Il fit monter à cheval
l'élite de sa Noblesse, pour l'accompagner,
&, étant arrivé à Brest,
alla descendre au Château, salüa le Prince
& sa Femme, &, avec leur permission, alla
faire la reverence à sa Maistresse, avec les
offres de service qu'on eût pû esperer
d'un amant fidele. Il estoit beau, jeune, de belle
taille, brave, bien couvert, & mieux disant, adroit,
courtois & tellement aymable, que la Princesse
Aenor ne se repentit pas de l'avoir fiancé.
Aprés cette entreveuë, il avoüa franchement
aux Seigneurs de sa suite que tout ce que la renommée
luy avoit apris de la beauté, bonne grace &
perfections de sa Maistresse n'estoit rien aux prix
de ce qui en estoit. Le contrat fait de l'un &
de l'autre party (qui s'éjoüissoient de
cette alliance, dans laquelle ils voyoient germer
toutes les esperances de leurs Estats), les nopces
furent celebrées, & n'y furent oubliez
les festins, les danses, les tournois, les naumachies
& feintes Navales sur le Golfe & dans le Port
& toute sorte de passe-temps, pour témoigner
la réjoüissance publique, l'espace de
quinze jours, que dura la feste ; lesquels expirez,
le Prince, assisté de toute la Noblesse de
Leon, fut rendre les nouveaux Mariez en leur terre,
où la Comtesse fut receuë de ses sujets
& des parens de son mary avec tout le respect
deu à sa qualité & à son
mérite.
V.
Ils choisirent pour séjour & demeure ordinaire
unbeau château, assis sur une petite colline,
élevée par une agréable valée,
ceint, pour bonne part, d'un bel estang, qui fortifie
ses fossez, & est de trés-bon rapport pour
la pesche ; lequel, pour avoir esté autre fois
basti par le Roy Audren, en a retenue de le nom de
Chastel-Audren, situé justement entre les deux
Comtez de Treguer & Goëlo, dont la ville
qui est au pied en est encore aujourd'huy capitale.
En ce lieu, ils menoient une vie autant douce &
innocente qu'on eut pû souhaiter, si elle eut
esté de plus longue durée. D'un si heureux
commencement du nouveau mesnage tout le monde presageoit
des prosperitez eternelles à ces deux espoux
; "mais, hélas ! c'est en vain que la
prudence humaine s'efforce de penetrer dans l'avenir
; on cueille peu de roses parmy beaucoup d'épines,
& une once de douceur & de contentement est
souvent suivie d'une livre d'amertume et d'affliction.
J'avouë que les roses qui naissent és
jardins des Princes sont, ce semble, plus odoriferantes
que les communes ; mais aussi leurs épines
sont bien plus picquantes, & leurs grandes pointes
blessent plus vivement, comme cette Histoire vous
le fera voir".
A peine la premiere année s'estoit coulée,
que la tanquillité de leur repos fut troublée
par la nouvelle du decez de la Princesse de Leon,
mere de la Comtesse ; perte qui luy fut si sensible,
qu'elle en fit prendre le dueil à toute sa
Cour & s'en alla, avec son mary, consoler son
pere & assister aux obseques de la défunte
; lesquelles finies, elle s'en retourna en sa maison.
Quelques mois aprés, le Prince son Pere ne
pouvant supporter la solitude d'un triste veufvage,
épousa une dame de grande maison, mais qui
avoit l'esprit malicieux, noir, sombre et malin, laquelle
le sçût si bien captiver qu'elle possedoit
absoluëment son esprit & ses volontez, n'agissant
quasi que par elle. Le diable, qui s'estoit servi
de la malice d'une femme pour ruïner nos premiers
parens, se voulut aussi servir de cette marâtre
pour perdre notre vertueuses Comtesse & tascher
à luy ravir injustement la vie & l'honneur
tout ensemble ; mais Dieu, qui se sert de la malice
des mechans pour perfectionner ses éleus, comme
les empyriques font des serpens, ausquels ils écrasent
la teste pour en composer le contre-poison, fit servir
lamalignité de cette femme à l'utilité
de nôtre Comtesse, qu'elle trouva ferme comme
un rocher, que les vents de la tribulation affermirent
plûtost que de l'ébranler, & les
flots de la persecution polirent sans le pouvoir miner.
VI . Cette
perverse creature, ne pouvant supporter l'éclat
des vertus dont la Comtesse estoit ornée (qui
estoient autant de condamnations tacites de ses dissolutions),
jalouse, d'ailleurs, de l'amitié que luy témoignoient
son pere & son mary, & du respect & bon
vouloir que luy portoit tout le peuple, prit une resolution
desesperée de s'en défaire à
quelque prix que ce fut, aux dépens de sa vie
& de sa reputation. On dit "qu'il n'y a meilleur
miel, ny pire éguillon que des abeilles, aussi
n'y a-t-il meilleures amitiez, ny pires inimitiez
que celles des femmes". Elle sçavoit bien
que la Comtesse n'avoit que trop de beauté
pour estre aymée ; mais elle n'ignoroit pas
aussi qu'elle n'eust trop d'honnesteté pour
le permettre à autre qu'à son mary,
& de vertu pour se conserver toute entiere à
celuy qui ne la devoit partager avec personne. Si
est-ce que, fermant les yeux à toutes ces considerations,
elle resolut de faire entrer le Comte en défiance
de sa fidelité ; &, sçachant bien
que l'affection excessive en la possession d'une beauté,
qui n'a pas sa pareille, dégenere aisément
en jalousie, elle conceut une esperance certaine de
l'y faire tomber ; &, en ce dessein, luy écrivit
un petit billet d'avis de trois ou quatre lignes,
en ces termes :
"Monsieur, ayant l'honneur de vous estre si prochement
alliée, je ne puis, ny dois supporter davantage
le desordre que cause, dans vostre maison, la malversation
de vostre femme, dont l'impudicité & abandonnement
passent en scandale public, à vostre prejudice
; si je m'en taisois, en ayant des preuves si manifestes,
je ne me pourrois jamais justifier envers vous d'une
grande ingratitude, ny m'exempter d'encourir le blasme
d'une punissable connivence & dissimulation. Au
reste, si vous hesitez à m'en croire, je vous
en donneray des preuves si évidentes, que vous
n'aurez plus lieu d'en douter."
C'estoit assez & trop dit pour donner martel en
teste à ce pauvre Prince, auquel elle fit porter
sa lettre par un de ses gens, à qui elle avoit
fait le bec, tandis qu'elle fust faire le mesme rapport
au Prince, son mary. Cette nouvelle inopinée
perça le cur du triste pere du glaive
d'une douleur trés-sensible, qui luy interdit
la parole en quelque temps ; il aymoit uniquement
cette fille, comme sa vraye image, la dépositrice
de son cur & le soutien de sa Maison, &
ne se pouvoit persuader qu'elle se fust oubliée
jusques à ce point. Ce neanmoins, la creance
qu'il avoit en sa femme, & les sermens execrables
qu'elle faisoit pour affirmer la vérité
de son accusation, le luy firent croire, & resoudre
à en faire un chastiment exemplaire sans grance,
ny misericorde & l'envoyer en l'autre monde par
Arrest de Justice. "Que ne peut une ame perfide
& deseperée pour la subversion des simples
? Que ne fait une malicieuse femme, depuis qu'une
fois elle possede l'esprit trop credule de son mary
?"
VII . Cependant, le messager, arrivé à la Cour du Comte, luy rend la lettre de sa perfide Maistresse ; laquelle ayant leüe, il demeura estonné & immobile, comme s'il eust esté frappé de la foudre. Revenu de cét estonnement, il ne pouvoit croire à ses yeux ; il relut la lettre & s'estonna encore plus d'ouïr de sa femme ce dont il ne se fut jamais défié. Et, prenant cette calomnie pou rune verité, changea tout à coup l'amour qu'il luy avoit porté en une hayne et dédain extrême, luy retrencha toute honneste liberté, luy interdit les compagnies, faisoit épier ses allées & venuës, examiner toutes ses paroles & actions, dont les plus sinceres & innocentes estoient interpretées tout au rebours de ses intentions, & selon le soupçon de ce pauvre Prince, si puissamment prévenu de la calomnie ; laquelle le fortifia tellement en sa fausse créance, qu'il fit enfin arrester la Comtesse & l'enfermer en une chambre d'une des touts du Chasteau, qui regardoit sur l'estang, l'y faisant soigneusement garder, avec deffense de la laisser visiter à qui que ce fut, que par son ordre & permission. Ce fut en ce rencontre que nostre innocente Comtesse eut besoin de toute sa vertu ; aussi y fit-elle paroistre sa patience admirable ; &, comme elle avoit toûjours vescu sans ambition, aussi porta-t-elle le changement de sa fortune avec une grande égalité d'esprit, sans jamais ouvrir la bouche pour se plaindre du tort qu'on luy faisoit ; au contraire, s'éjouïssant de se voir affligée dans l'innocence, attendant sa consolation de Dieu, pour l'amour duquel elle enduroit, se resignant enierément à sa sainte volonté, se recommandant de tout son cur à la sainte Vierge Marie, vray azile des affligez, & à sainte Brigitte, Vierge Irlandoise, sa Patronne, dont Dieu, en ce temps-là, manifestoit la gloire par de grands Miracles, qu'il operoit à son Tombeau.
VIII . Tandis que l'innocente Azenor boit patiemment ce calice d'amertume, sa marâtre, pour achever le sacrifice de sa cruauté & l'accabler à force de calomnies, pratiqua des gens perdus & sans âme, ausquels, à force d'argent, "elle feroit dire tout ce qu'elle vudroit contre la Comtesse. On ne sçauroit trouver une plus dangereuse hayne, que celle des femmes contre les femmes, quand la jalousie s'est, une fois, emparée de leur cervelle". Le Comte, d'autre costé, ayant assemblé ses Barons & ceux de son Conseil dans la haute salle du chasteau, pour prendre leur avis sur ce qu'il seroit expedient de faire en cette occurence, commanda qu'on tirât sa femme de cette prison & qu'on la conduisit en ce Parquet de Justice, où il entra, quelque peu aprés, tout transporté de fureur, & si hors de luy, qu'encore bien qu'il taschast, le plus qu'il pouvoit, de dissimuler sa passion, neanmoins, rongeant son frein avec difficulté, il écumoit si etrangement, que toute la compagnie vid bien qu'il estoit en une furieuse colere & que son dessein étoit d'exterminer la Comtesse. Ayant pris sa place, & fait seoir l'accusée sur un petit escabeau au milieu du Parquet, il commanda à son Procureur Fiscal de proposer les chefs d'accusation ; ce qu'il fit, exagerant, avec une grande vehemence, les plus petites circonstances du crime supposé vers elle, la sommant de repondre à ce qu'il luy seroit objecté. Cét homme ayant ainsi parlé, toute l'assistance craignoit déja pour la Princesse accusée ; mais elle, qui avoit autant d'innocence que de simplicité, se voyant chargée de cette tempeste de paroles de feu, qui avoit mis toute l'Assemblée en effroy, se prit à pleurer amerement ; toutefois, craignant que son silence la rendit coupable, elle se leva pur devoir parler ; mais plus elle faisoit d'eeforts, plus les sanglots étouffoient sa parole ; enfin, reprenant ses esprtis, elle fendit la presse des soüpirs & dit, en peu de paroles, "que, si c'estoit chose arrestée d'opprimer son innocence par faux témoignages, il n'estoit pas besoin de tant de formalitez, où la force faisoit la loy ; que la vie & la mort luy estoient choses indifferentes, n'ayant jamais eu tant d'attache aux delices de cette vie ; qu'elle s'en depouilleroit aussi asiement que de sa robbe, lors qu'il plairoit à Dieu, à la Providence duquel elle avoit parfaitement soûmis la conduite de sa vie & de toutes ses actions. Au reste, qu'aisement ils luy pourroient oster la vie ; mais jamais luy ravir l'amour inviolable qu'elle portoit à son Seigneur & Mary, & la reputation de Princesse d'honneur, qu'elle feroit passer jusques aux cendres de son Tombeau, malgré la calomnie & les artifices malicieux de ses ennemis". Ayant ainsi parlé, elle fit une humble reverence à la compagnie, & fut ramenée en la prison ; & les Juges ayans esté long-temps aux opinions, il fut enfin arresté que le Comte l'iroit rendre à son Pere, & poursuivroit envers luy reparation de cét affront, par toutes sortes de voyes deuës & raisonnables.
IX . Dés
le lendemain, le Comte la fit, de rechef, tirer de
la Prison & jetter dans un carrosse, bien gardé
d'archers & soldats pour la conduire en seureté
vers son pere, auquel il la rendit, avec des plaintes
& reproches, telles que la violence de sa passion
luy pouvoit suggerer. Le Prince, voyant sa Fille garottée
comme une esclave, & accusée d'un crime
si detestable, jetta un cry comme un rugissement de
lyon, qui perçoit le Ciel & faisoit fendre
le cur des assitans de compassion de ce pauvre
vieillard, qui, s'arrachant la barbe & sa perruque
chenuë, jetta une pitoyable illade vers
son innocente Fille. Le Comte l'aperçut, &,
craignant qu'il la voulust sauver, il entra dans ses
fougues si desesperées, qu'il sembloit vouloir
enrager. Et, aprés avoir vomy une infinité
d'injures contre sa femme et son beau-père,
mettant la main droite sur la garde de son épée,
jurant son grand serment, que, si on ne luy faisoit
prompte justice, il en tireroit raison par les armes,
& voulut sortir ; mais le prince l'arresta, &,
le tenant par la main, tascha de l'apaiser, luy promettant,
en foy de Prince, que, si sa Fille estoit trouvée
coupable de ce crime, il l'en châtirait si severément,
qu'il en seroit satisfait ; le priant de ne s'en retourner,
qu'il n'eût esté témoin oculaire
de la rigueur dont il vouloit user à venger
cét outrage, & commanda qu'on la serrast
en une grosse tour, qui regardoit sur la mer, tandis
que l'on travailleroit à son procés.
Le Comte se contenta de ses offres, & la pauvre
innocente, ayant essuyé les injures de ses
ennemis & de ses plus proches, & (ce qui luy
fut plus sensible) les insultations de sa marâtre,
qui lui avoit dressé cette partie, fut traînée
par des satellites en cette chartre et étroitement
gardée, sans estre visitée ny consolée
des hommes, mais, d'ailleurs, assistée de la
grace de Dieu, avec lequel elle s'entretenoit en l'Oraison,
vivant dans ce cachot en austeritez et pénitences,
s'armant, par ces beaux exercices, contre la violence
de la persecution, avec une confiance filiale en la
miséricorde de Dieu, qui luy faisoit espérer
de remporter la victoire des ennemis conjurez de sa
vie, de son honneur & de son salut.
X . Le Prince
luy ayant donné des Juges, le Comte pressoit
le jugement, sollicitant, nuit & jour contre sa
femme. Le Procés instruit avec tous les solemnitez
et formalitez, s'ensuivit sentence, portant que la
Dame Comtesse de Treguer & Goëlo, atteinte
& convaincuë d'adultere & infidelité
envers son mary, estoit condamnée d'estre brûlée
vive, & ses cendres jettées en la mer.
Ce jugement arresté, les Juges en donnerent
avis au Prince, pour sçavoir ce qu'il en ordonneroit
(jugez quel compliment de deference à un père
affligé) ! Neanmoins, pour contenter son gendre
et ne contrevenir à son serment, il abandonna
sa fille à la rigueur de la justice, &
voulut que la sentence sortit son plein & entier
effet, & l'envoya, tout à l'heure, signifier
à la prisonniere.
Cette femme, non moins constante qu'innocente, ne
se troubla de cette nouvelle ; &, s'estant jettée
à genoux, les yeux arrestez sur un Crucifix
qu'elle tenoit en sa main, elle écouta paisiblement
la longue suite de tant de paroles funestes, messageres
de sa mort, sans que sa constance parut aucunement
ébranlée : "La vertu est comme
le cube ; de quelque part qu'on la jette, elle se
trouve toûjours sur sa baze". Cette triste
lecture faite, elle baisa son Crucifix ; &, s'étant
levée, dressa ses beaux yeux vers le Ciel,
& dit d'une voix forte et asseurée :
"Mon Dieu, mon Seigneur, qui connaissez les plus
secrets replis de ma conscience, je supplie très
humblement vostre adorable Majesté de fortifier
mon Ame de vostre Grace, en ce dernier periode de
ma vie ; &, puisque les hommes manquent au temoignage
de mon innocence, donnez-moy la patience pour endurer
la rigueur & ignominie du supplice, & la perte
de ma reputation, qui va présentement succomber
à la calomnie & aux malicieux artifices
de mes ennemis". Et, portant sa main droite sur
le Crucifix, qu'elle tenoit en sa main gauche, elle
jura & protesta hautement, que, sur la salut de
son Ame, jamais elle n'avoit failli à l'endroit
de son Seigneur & Mary, luy pardonna s mort, &
aussi à son pere, à sa marastre et aux
témoins qui avoient faussement déposé
contre elle ; puis, se tournant vers les Commissaires,
leur dit : "Je vous asseure, Messieurs, que tout
le regret que j'emporte hors de ce monde n'est que
de voir que la rigueur de votre justice, faisant une
trop hardie saillie hors des bornes de sa jurisdiction,
enveloppe celuy qui est manifestement innocent dans
le supplice de celle que vous avez jugée comme
criminelle, & punit une creature de mort temporelle
& eternelle, avant d'avoir sceu pecher ; je suis
grosse de quatre mois ; mon enfant est vivant et bougeant,
& vou sles privez de Baptesme & de vie pour
le crime supposé à sa mere ; pensez-y
bien, je vous en prie, &, cependant, envoyez-moy
des gens d'Eglise, por mettre ordre au fait de ma
conscience".
XI . Le Commissaire
ayans fait ce rapport, les Juges, croyans que ce fut
une feinte pour prolonger sa vie de cinq mois, procedant
d'une pusillanimité feminine, ordonnerent qu'elle
seroit visitée des matrones ; lesquelles ayans,
par leur rapport, confirmé la verité
de sa grossesse, les Juges étoient d'avis de
surseoir l'execution, jusqu'à ce qu'elle se
fut delivrée de son fruit, & en furent
conferer avec les Princes ; son pere y consentoit,
mais le Comte insista, & qu'on se dépeschât
au plûtost de la mere & du fruit. Les Juges,
trouvans trop de cruauté en cette precipitation,
voulans, toutefois, donner quelque satisfaction à
cét homme, revoquerent la premier sentence,
&, par une seconde, la condamnerent d'estre enfermée
vive dans un tonneau de bois, & jettée
en pleine mer à lamercy des vents, des ondes
et des escueils. Cette seconde sentence luy ayant
esté prononcée, les bourreaux se saisirent
d'elle & la lierent ; puis, elle reïtéra
sa Confession & fit quelques ordonnances testamentaires,
dont elle recommanda l'execution à son mary.
L'heure venuë qu'il falloit aller au supplice,
on luy vint dire qu'il estoit temps. Alors, elle sortit
de son cachot, comme une lyonne de sa caverne, tenant
son Crucifix en ses pures et delicates mains, liées
de grosses cordes, faisant paroistre le ris sur son
front, en depit des larmes qu'elle versoit ordinairement
au plus fort de sa devotion. Ce fut un spectacle de
compassion de voir passer cette belle Princesse le
long de la ville, depuis le château jusques
au port, entre les bourreaux & satellites, conduite
des officiers de la justice, suivie d'une multitude
confuse de peuple, dont les uns déploroient
son malheur, les autres détestoient son crime,
selon les diverses passions dont ils estoient agitez.
La pureté de sa conscience avoit tellement
charmé le sentiment des cruautez de son supplice,
que comme elle avoit ouvert son cur à
l'Amour Divin, aussi ouvrit-elle, de rechef, sa bouche
au pardon de ses ennemis, &, au dernier temps
(qu'elle croyoit) de sa vie, pria pour eux d'un cur
amoureux et d'une voix toute Angélique, ajoustant
qu'elle esperoit qu'enfin ce beau jour viendroit,
qui feroit voir son innocence eclypsée sous
les cruelles nuées de la perfidie. Cela dit,
elle monta dans le navire, qui se mit, incontinent,
à la voile, & estant éloigné
de terre de quinze à vingt lieuës, on
luy commanda à se disposer à l'execution
de la sentence ; elle se mit à genoux, recommanda
son Ame à Dieu, remercia les officiers de la
peine qu'ils prenoient pour elle, les enchargea d'asseurer
son pere & son mary qu'elle mouroit innocente
des crimes dont on l'avoit accusée, & dans
le devoir de bonne fille & fidele Espouse, pardonna
à ses ennemis, &, s'estant munie du signe
de la Croix, entra courageusement dans le tonneau
funeste, que la malice des hommes avoit préparé
pour son naufrage, mais que la Providence divien avoit
disposé pou rluy servir d'Arche, afin de la
sauver d'un deluge de tant de miseres.
Si-tost qu'elle fut dan sle tonneau, il fut bouché
& fermé, puis jeté dans la mer ;
quoy fait, ils s'en retournerent à Brest en
asseurer les Princes. Le Comte, satisfait de la bonne
justice que lui avoit rendue son beau-pere, prit congé
deluy & s'en retourna en son Pays.
XII . La perfide
& deloyale marâtre, qui eut mieux merité
de passer par les mains impitoyables d'un bourreau,
pour avoir, par ses sanglantes impostures, prostitué
à l'ignominie du supplice celle que jamais
l'amour lascif n'avoit surmontée, triomphoit
de ce succés, & s'éjouïssoit
de s'estre levée cette épine du cur
; mais la Providence de Dieu, qui avoit déja
preservé nostre innocente du feu, la délivra
encore de cét autre élement, non moins
formidable, pour luy donner sujet de chanter un jour
en son honneur : Nous avons passé par le feu
& par l'eau, & vous nous avez conduit en lieu
de rafraichissement.
Son petit vaisseau, balotté sur les ondes,
servoit de joüet aux vents & aux marées
cinq mois entiers, qu'il costoya les rivages de la
Bretagne, de l'Angleterre & de l'Irlande, en danger
continuel de mille naufrages, humainement parlant,
inévitables, si la main du Tout-Puissant ne
l'eut preservé de la furie des vents, de la
violence des tempestes, du choc des rochers &
du bris des escueils.
En cette effroyable solitude & cruel abandonnement,
la pauvre Princesse n'avoit autre esperance qu'en
la Misericorde de Dieu, qui n'abandonne jamais ses
serviteurs. L'esprit (dit Philon) doit avoir un petit
Consistoire domestique, où, déchargé
des sens & de la masse des choses sensibles, il
s'étudie à la connoissance de soy-même
& à la recherche de la verité. C'étoti
en ce consistoire interieur que nostre sainte solitaire
s'entretenoit avec Dieu, dont elle recevoit des caresses
& consolations, qui charmoient l'ennuy de ses
miseres. On ne luy avoit donné aucunes provisions,
ny vistuailles, de sorte qu'en peu de temps elle fut
pressée de disette & necessité,
nourissant seulement son Ame du pain de l'Oraison,
détrempé en ses larmes, tandis que son
pauvre corps extenué s'en alloit entierement
défaillant. Que faire en telle extremité
? O merveille de la Bonté & Misericorde
de Dieu ! O abysme des secrets incomprehensibles de
sa Providence adorable !
La pauvre Azenor gisoit adossée aux flancs
de son tonneau, les yeux levez vers le Ciel, faisant
rouler de grosses larmes, comme autant de perles liquides
sur ses joües pudiques, recommandant à
Dieu sa pauvre Ame, qui, succombant à tant
de miseres, s'en alloit déloger de son corps,
lors que ses yeux mourants furent subitement frappez
d'une clarté Celeste, qui penetra le haut de
son tonneau & luy fit voir un Ange, qui, de sa
seule presence, convertit ce lieu infect & estroit
en un petit Paradis de delices ; &, la salüant
aimablement, l'asseura que ses prieres estoient agreables
à Dieu, qui ne l'abandonneroit jamais en cette
affliction ; qu'elle esperast toujours en sa misericorde,
& qu'il feroit paroître un jour son innocence,
avec plus d'éclat qu'elle n'avoit enduré
d'ignominie, à la confusion de ses ennemis
; puis luy presenta des vivres à foison, luy
commandant d'en manger. Elle obéït, &
ayant rendu graces à Dieu & à son
Celeste Gardien, prit sobrement son repas, &,
incontinent, son pauvre corps reprit ses forces, &
son cur sa premiere vigueur. L'Ange disparut
sur l'heure ; mais il ne faillit desormais de la visiter
& delui apporter journellement tout ce qui lui
estoit necessaire pour sa nourriture & son entretien.
XIII . Au bout de cinq mois de sa perilleuse navigation, elle accoucha heureusement d'un fils, dans cette estroite cabane, sans sage-femme, ny autre assistance que celle qui lui venoit du Ciel, de son Ange & de sainte Brigitte, sa bonne Maistresse et Patrone, qui la visitoit souvent avant et aprés ses couches. Quand elle eut mis son enfant au monde, elle le prit entre ses bras, fit le signe de la croix sur luy, & luy fit baiser son Crucifix, attendant la commodité de le faire baptiser, & le pressant contre son sein pour l'eschauffer, le baisoit tendrement, versant quantité de larmes sur ses petites joües ; puis, le recommanda à Dieu, disant : "Seigneur, qui avez delivré les trois enfans innocents de la fournaise de Babylone, & eu soin du petit Ismaël, abandonné dans la solitude d'un desert sterile ; qui avez preservé vostre Prophete du naufrage au milieu des mesmes abysmes, & fournissez abondamment aux petits corbeaux les necessitez de leur vie ; je recommande à vostre paternelle Providence cette petite creature, affligée pour le crime supposé à sa mere ; ne permettez, mon Dieu, qu'il soit traité en coupable, parce qu'il est né mal-heureux ; &, puisque vous avez daigné avoir soin de la mere, n'oubliez aussi d'assister son enfant, afin que, regeneré du saint Baptesme, & enrôllé dans le catalogue de vos enfans, il glorifie eternellement vostre saint Nom et publie vos Misericordes". Ayant achevé, Dieu, pour sa consolation, lui fit connoistre, par un signe visible qu'il avoit exaucé sa priere, déliant la langue du petit Enfant, lequel voyant sa mere si affligée pour n'avoir le moyen de l'assister, comme elle eût desiré, la regarda fixément, &, soüriant doucement, lui dit : "Consolez-vous, ma chere mere, nous ne devons rien craindre, puisque Dieu est avec nous ; nous sommes au terme de nostre voyage, & proche du temps de la consolation que Dieu vous a promise par son Ange".
XIV . La Comtesse
fut bien estonnée de cette merveille ; mais
bien plus, quand elle vit, le mesme jour, les effets
prodigieux de la prédication de son enfant
; car ne sentant plus son tonneau bransler sur les
ondes, ny repousser le choc des flots, elle jugea
que Dieu l'avoit conduite en quelque rade, ce qui
se trouva veritable. Son tonneau fut premierement
apperçeu d'un villageois, qui avoit sa maison
proche de ce Havre nommé Beau-Port, à
raison d'une riche Abbaye de ce nom qui estoit là
auprés, en l'Isle d'Irlande. Ce paysan descendit
promptement en la grève voir ce que c'estoit
; &, croyant que ce fût un tonneau de vin,
ou d'autre boisson resté du débris de
quelque navire, que les houles & marées
auroient poussé au rivage, il y alloit donner
du guimbelet ; mais Dieu, redoublant ses merveilles,
delia, de rechef, la petite langue de l'enfant, qui
défendit à ce paysan de passer outre,
lui commandant d'aller trouver l'Abbé de Beau-Port,
Seigneur de cette coste, & luy donner avis de
ce qu'il avoit trouvé.
Le pauvre homme, espouventé de cette voix,
obéït et s'en alla trouver l'Abbé,
luy raconta ce qu'il avoit veu & ouï, le
priant de se transporter sur les lieux pour voir ce
que ce pourroit estre. Il alla, accompagné
de quelques Religieux, & des plus apparents habitants
de son bourg, fit faire ouverture du tonneau, où
il trouva une belle jeune femme, qui tenoit un petit
enfant de deux jours, lequel, de son souris &
par ses gestes enfantins, le sembloit courtoisement
salüer ; il les mena au bourg de son Abbaye,
les fit revestir & rafraischir ; &, ayant
entendu, tout à loisir, le récit de
leur infortune, il rendit solemnellement graces à
Dieu,&, dès le lendemain, baptisa le petit
Prince, en présence d'une multitude de peuple,
qui estoit venuë voir cette merveille ; &,
afin que son nom exprimât, en quelque façon,
sa fortune, il le nomma sur les Saints-Fonds BUZEUC,
pour avoir esté, par des miracles si prodigieux,
né sur les eaux & miraculeusement preservé
de tant de morts & de périls humainement
inévitables. La Comtesse s'habitua en cette
bourgade & y passa le reste de ses jours, assistée
de charitez & aumônes de l'Abbé &
des gens de bien ; &, pour éviter l'oysiveté,
elle s'employoit à laver les draps, avec d'autres
lavandieres, gagnant sa vie à la sueur de son
visage, distribuant aux pauvres le peu de gain qu'elle
tiroit de ce métier vil & humble, reservé
ce qui estoit precisement necessaire pour sa nourriture
& l'entretien de son enfant qu'elle eslevoit soigneusement
en l'amour & crainte de Dieu ; &, dés
qu'il fut en âge capable des Lettres, l'Abbé
de Beau-Port le retira en son Abbaye & se chargea
de son instruction. Or, laissons ici nos deux Saints,
& repassons la mer, pour voir en la cour de Treguer.
XV . Si la
Comtesse trempoit en une grande disette, aprés
tant de miseres & de perils, le Comte ne soufroit
pas moins dans les horreurs d'un crime qu'il n'avoit
commis que par trop de credulité. Les deux
années de l'absence de sa femme n'estoient
encore écoulées, quand l'amour, que
la calomnie sembloit avoir esteint de son cur,
se ralluma tout d'un coup & le jetta dans un cuisant
repentir du traitement impitoyable qu'il luy avoit
fait, ce qui le rendit si chagrin & pensif, qu'il
ne reposoit ny nuit ny jour ; il ne trouvoit rien
à sa fantaisie, tout lui déplaisoit
; les visites mesme de ses amis luy estoient importunes,
& il se laissa gagner à une sombre melancholie,
qui le confina dans une triste solitude, où,
tirant des sanglots du profond de son cur, il
pleuroit continuellement son desastre & detestoit
sa trop grande credulité, à cause de
la perte d'une des plus aymables creatures du monde.
Ses serviteurs & ceux qui l'approchoient de plus
près, tâchoient en vain de la divertir
par toutes sortes de recréations & passe-temps,
luy remonstrans qu'il ne se devoit laisser accabler
à ces pensées melancholiques, qui ne
servoient qu'à troubler le repos de son esprit
; qu'au reste, il n'avoit point sujet de regretter
l'absence de la Comtesse, qui l'avoit ingratement
éloigné de son cur & de ses
affections ; qu'elle s'estoit laissé embraser
à des flâmes si préjudiciables
à son honneur, qu'on n'y pouvoit seulement
penser sans execration. On avoit beau dire, tout cela
n'étoit pourtant capable d'effacer de son esprit
l'image de celle dont la vertu & honnesteté
se presentoient continuellement à ses yeux
& luy reprochoient sa trop grande precipitation,
quelque devoir que l'on fit pour le retirer de ses
pensées pleines d'inquietudes, si faisoient-elles
toûjours quelque impression dans son esprit.
XVI . Tandis
que le Comte se repentoit à loisir de sa faute,
le temps qui découvre tout, mis en évidence
son erreur, l'innocence de sa femme & la malice
de sa marâtre, laquelle estant tombée
malade, fut en peu de jours desesperée des
medecins. Ce fut un rude coup de tonnerre, qui éveilla
puissamment cette déloyale, lors que moins
elle s'y attendoit, & la jetta dans des étranges
apprehensions. D'un costé, elle voyoit sa vie
terminer en angoisses, & d'ailleurs, elle avoit
devant les yeux l'horreur de son crime, & à
ses oreilles la voix du sang innocent, qui crioit
vengence de ses impostures. Enfin, allarmée
de toutes parts, ne pouvant plus endurer le bourellement
de sa conscience, elle declara publiquement les artifices
dont elle s'estoit servie pour ruïner la Comtesse
: petite satisfaction pour une si grande faute. Le
Prince, l'ayant ouï parler, tomba évanoüy,
tandis que la miserable rendit l'esprit. Revenu de
pâmoison, il la vouloit étrangler ; &
sçachant qu'elle estoit decedée, à
peu tint qu'il ne dechirast sa charoigne à
belles dents.
Le Comte ne tarda gueres à avoir avis de cette
Palinodie, qui le frappa si vivement, que de la tristesse
il passa dans la fureur, et de celle-ci dans la rage,
s'arrachant les cheveux & la barbe, renversant
tout ce qu'il rencontroit ; mais quand sa memoire
lui faisoit ressouvenir du cruel traitement qu'il
avoit fait à sa chere & innocente Espouse,
il entroit en tel desepoir, qu'il eut volontiers pardonné
à qui l'eût tué, pour se voir
delivré de tant de furies qui le persecutoient
partout où il alloit ; il maudissoit tantost
la perfidie de sa marastre, tantost il se prenoit
à soy-même, puis detestoit sa promptitude
& precipitation ; bref ce n'estoit qu'épouvantables
imprécations & sermens execrables de tirer
cruelle vengeance des autheurs de cette perifidie.
XVII . Enfin,
ne pouvant plus supporter tant d'inquiétudes,
il s'avisa d'aller chercher le remede à sa
douleur, & voir és Isles & Costes Septentrionales
s'il pourroit aprendre quelque nouvelle de la Comtesse,
que Dieu pourroit avoir (comme innocente) sauvée
du naufrage. Il communiqua son dessein à ses
plus affidez serviteurs ; & ayant pris de l'argent,
autant qu'il jugea luy estre necessaire, se mit en
chemin, courut toutes les Costes maritimes dans la
Bretagne, Normandie, Picardie, Pays-Bas & Flandres,
sans trouver aucune chose de ce qu'il cherchoit. Il
passa en la Grande-Bretagne & és Isles
adjacentes, y fit les mesmes perquisitions, mais en
vain ; ce qui le fit resoudre à s'en retourner
en Bretagne, desesperant desormais son entreprise.
Sur le point de son embarquement, son bon genie l'inspira
de passer en Irlande, ce qu'il fit ; &, estant
arrivé à Beau-Port, il declara à
l'Abbé le sujet de son voyage, ce qu'il cherchoit
en ce pays. L'Abbé (à qui, peu de jours
auparavant, le petit Prince Budoc avoit prédit
cette arrivée de son pere), voyant l'accomplissement
de la prediction de son petit Saint, embrassa affectueusement
le Comte, l'asseurant qu'il estoit le trés-bien
venu, & que celle qu'il cherchoit n'estoit point
loin de là. A cette nouvelle, le Comte ressuscita
comme de mort à vie, &, sans plus tarder,
voulut voir sa femme, que l'Abbé fit incontinent
venir avec son fils.
Quand la Comtesse vid son cher mary en sa presence,
elle demeura immobile comme une statuë, sans
pouvoir dire mot, considerant l'admirable Providence
de Dieu, qui par des voyes considerables, commençoit
enfin à justifier l'innocence de ses deportemens.
La batterie n'estoit que trop forte pour enlever son
cur, qui n'avoit jamais écarté
les affections de son mary, mesme dans les plus cuisantes
angoisses.
Encore que tant de miseres & langueur eussent
beaucoup ruïné la premiere beauté
de la Comtesse, si est-ce que son mary la reconneut,
&, se laissant tomber sur son col, luy donna mille
baisers amoureux, &, la tenant étroittement
embrassée, versoit un deluge de larmes ; ne
pouvant quitter celle qu'il avoit tant regrettée
& si long-temps cherchée : "Est-il
possible (disoit-il) que ce soit icy ma chere Azenor,
que j'ai tant pleurée, comme morte, & tant
cherchée depuis nôtre triste départ
? ozeray-je bien regarder cette innocente, qui a trouvé
son salut dans les abysmes, sa seureté dans
la violence des tempestes, la furie des vents &
les precipices des escueils ? Que, pour le moins,
j'embrasse tes pieds, chere moitié, puisque
je ne merite te regarder en face". Puis, se tournant
vers le petit Prince Budoc son fils, le prit entre
ses bras, & le caressant mignardement, s'enqueroit
de luy des circonstances & particularitez de leur
fortune ; & ayant entendu avec admiration,les
miracles que Dieu avoit faits en leur faveur, il en
rendit graces à la Bonté Divine qui
ne delaisse jamais ses fidels serviteurs.
XVIII . Le voyage
du Comte ayant eu une issuë si heureuse, il fit
équipper un grand navire pour repasser, avec
sa femme & son fils, en Bretagne, resolu d'y vivre
désormais, avec eux paisiblement en ses terres
; néanmoins Dieu en disposa autrement : car
soit que la fatigue de ses voyages l'eût trop
travaillé, soit aussi que la longue trsitesse
& mélancholie l'eût accablé,
soit enfin que cét air grossier & septentrional
eût alteré sa complexion & tempérament
naturel, il tomba malade d'une langueur, qui ne luy
permit pas de se mettre sur mer, pendant laquelle
la Comtesse luy rendit toute sorte d'assistances ;
ce qui luy perçoit le cur, la voyant
avoir si parfaitement oublié le mauvais traitement
qu'elle avoit receu de luy.
Enfin, la longueur de sa maladie, qui l'affaiblissoit
de jour à autre, luy faisant craindre qu'elle
en seroit l'issuë, il voulut de bonne heure,
mettre ordre au fait de sa conscience, se confessa
generalement à l'Abbé, receut les Saints
Sacremens de l'Eucharistie & d'Extrême-Onction,
demanda pardon à sa femme, donna sa benediction
à son fils & passa paisiblement de cette
vie à l'autre. Son corps fut porté dans
l'Eglise Abbatiale de Beau-Port, où ses obseques,
solemnellement celebrées, il fut enterré
en lieu honorable.
La Comtesse, devenuë veuve, perdit l'envie de
revenir en son Pays, & voulut passer le reste
de sa vie en ce pauvre village, ayant parfaitement
oublié le monde & tout ce qui le concerne.
Dés qu'elle eut congédié les
serviteurs de son deffunt mary, elle s'adonna plus
que de coûtume, aux uvres de penitence
& mortification, redoublant ses charitez envers
les pauvres, selon la portée de son bien. Elle
recevoit un singulier contentement de se voir, de
riche Comtesse, devenuë pauvre lavandiere ; de
Princesse de sang illustre, chetive femmelette, inconnuë
des hommes ; de grande dame honorée & suivie
de train & serviteurs, veuve retirée, seulette,
méprisée du monde & abandonnée
de ses parens. Son exercice ordinaire, c'étoit
l'Oraison, y employant tout le temps qu'elle pouvoit
derober à son travail, frequentant l'Eglise
où estoit enterré son mary, dont elle
arouzoit le tombeau d'abondance de larmes & soulageoit
l'Ame de se prieres, aumônes & bonnes uvres,
surtout de grand nombre de Messes, qu'elle y faisoit
celebrer à son intention.
Elle eut ce contentement avant de mourir, de voir
le Prince saint Budoc, son Fils, fouler genereusement
aux pieds les grandeurs passageres du monde, &,
dédaignant de recüeillir les riches successions
de ses parens, faire heureusement échange des
possessions temporelles avec l'heritage Eternel, lors
qu'humblement prosterné aux pieds de l'Abbé
de Beau-Port, il receut de ses mains l'habit de Religieux,
postposant l'éclat de son Cercle Comtal à
l'humilité d'une Couronne Monachale, &
son Ecarlatte à un simple & pauvre froc,
pour s'asseurer un jour, de la robe d'immortalité.
Certes, nôtre Comtesse se trouva alors au comble
de ses souhaits, & pouvoit dire comme sainte Monique,
quand elle vit son fils saint Augustin entierément
converti à Dieu, qu'elle ne desiroit rien plsu
en cette vie, puisqu'elle voyoit son cher enfant si
avantageusement apointé en la Cour du Roy des
Roys, ne souhaitant desormais aucune chose avec plus
de passion, que de se voir déliée de
son corps & estre avec Jesus-Christ. Le Ciel agréa
ses desirs, & Dieu, voulant recompenser ses travaux
& sa patience, de la Couronne d'immortalité,
l'appela à soy aprés une legere maladie
; pendant laquelle elle eut le loisir de se disposer
à ce passage, recevoir ses sacremens &
donner sa benediction à son fils, lequel l'ensevelit
prés de son défunt mary en son Monastere,
& s'acquitta de prier Dieu pour le repos de son
Ame.
XIX . SAINT
BUDOC, resté orphelin de pere et de mere,
persevera en sa vocation, & se rendit si parfait,
que son Abbé estant decedé, il fut éleu
en sa place, quelque resistance qu'il pust y faire.
Son élection, comme provenante de Dieu, fut
volontiers confirmée par le Decret de l'Archevesque
Metropolitain, qui le benit solemnellement & le
renvoya en son Monastere. Ayant pris possession de
cette Prélature, il commença à
faire éclater les talens et les graces singulieres
dont le Ciel l'avoit avantagé, à la
Gloire de Dieu & edification de tout le monde.
L'honneur que le Sacerdoce avoit
gagné sur l'Esprit des Irlandois, leur faisoit
croire que leurs Princes temporels ne regnoient que
d'un bras, s'ils ne faisoient alliance de la Prestrise
& de la Royauté en une mesme Personne.
Ils avoient appris cela des Romains, dont les Empereurs
l'avoient ainsi pratiqué, depuis Jules Cæsar,
qui le premier unit le Diadéme & la Thiare
en sa personne ; même (ce qui semble étrange),
l'Empereur Constantin le Grand & ses Successeurs,
tout Chrestiens qu'ils étoient, & si affectionnez
à l'Eglise & au Pape, retinrent, par raison
d'Estat, le titre de Grand Pontife des Gentils, de
peur que laissant aller ce fantôme de Dignité,
on ne leur enlevast quelque fleuron de leur Couronne,jusqu'à
ce que l'Empereur Gratian le rejetta tout à
fait & s'en dépouilla au profit du Souverain
Pontife des Chrétiens, le S. Pere de Rome.
Les Irlandois, ayans esté convertis à
la Foy, ne laisserent pas cette coustume, & avoient
leurs Archevesques pour Roys, chacun en sa Province.
Celuy qui regnoit en cette Province
de l'Isle estant decedé, les Etats Generaux
s'assemblerent pour faire l'election d'un personnage
digne de les gouverner, tant au Spirituel qu'au Temporel
; lesquels ayans consideré l'illustre extraction
de nostre saint Abbé, l'innocence de sa vie,
l'eminence de sa doctrine, l'integrité de ses
murs, sa prudence & autres perfections,
jugerent sa teste plus propre à supporter une
Mitre Couronnée qu'une Cuculle Monachale, &
une Croix & Sceptre plus seant en sa main qu'une
simple Crosse d'Abbé ; & aprés avoir
conferé ensemble, ils l'éleurent leur
Roy & Archevesque & l'enleverent de son Monastere,
sans avoir égard aux raisons qu'il alleguoit
pour s'en exempter, & le firent solemnellement
Sacrer & Couronner.
Ce peuple se promettoit un siecle
d'or sous son Gouvernement ; mais comme il avoit accepté
ces charges, contre sa volonté, aussi s'en
voulut-il délivrer deux ans aprés ;
car ne pouvant supporter les murs sauvages de
ce peuple, qu'il taschoit à adoucir & civiliser,
il s'en affligeoit démesurement ; & quand
on l'avertissoit de quelque désordre arrivé
dans son Diocese, il s'en attribuoit toute la faute.
Pour se délivrer de ces angoisses, il resolut
de renoncer à l'Archevesché & au
Royaume & se retirer en son Monastere, & à
cét effet, il fit convoquer les Estats, qu'il
pria de consentir à sa démission qu'il
proposoit faire, & se disposer à en élire
un autre en sa place. Mais au contraire, ils s'y opposerent
& mirent des gardes à toutes les avenuës
de son Palais pour empescher qu'il ne s'enfuit. Cela
luy causa une grande perplexité dans l'irrésolution
de ce qu'il avoit à faire ; car de passer la
mer, c'étoit chose impossible, veu la deffense
& l'ordre qu'on avoit donné à tous
les ports de l'Isle. En cette angoisse d'esprit, il
eut recours à l'Oraison, son reefuge ordinaire
en toutes ses tribulations. Il estoit prosterné
devant l'Autel en l'Eglise Metropolitaine, lors qu'une
clarté Celeste remplit l'Eglise, à la
faveur de laquelle il apperceut un Ange, qui luy commanda
de s'embarquer & de repasser en Bretagne Armorique.
XX . Ce Commandement receu, il fit
secretement ses préparatifs, &, sans estre apperceu de ses gardes,
sortit de nuit de son Palais & se rendit au bord de la mer, où n'ayant
trouvé ny navire, ny pilote, il s'agenouilla pour prier Dieu, lequel
pourveut à son passage par un miracle prodigieux.
Encore que son Palais fut superbement meublé, il ne
se servoit pourtant d'autre lit que d'une grande pierre cavée de sa longueur
; laquelle miraculeusement renduë flottante, luy servit de batteau, sur
laquelle il monta par le commandement du mesme Ange, qui le rengea promptement
et seurement à la côte de Bretagne, en un port situé en
la Paroisse de Porspoder, Diocese de Leon, puis disparut.
Les habitants du Pays, voyans flotter cette masse sur l'eau,
descendirent dans la Gréve voir ce que c'estoit ; &, ayans appris
du saint les particularitez de son voyage, ils en loüerent Dieu, tirerent
sa pierre hors l'eau, luy edifierent une Chapelle & un petit Hermitage,
pour l'obliger à demeurer avec eux ; ce qu'il leur accorda, sçachant
que telle estoit la volonté de Dieu.
Bien que l'Evesché de Leon eut esté longtemps
auparavant, converty à la Foy de Jesus-Christ ; toutefois il y estoit
resté quelques reliquats du Paganisme, nommément depuis Corsolde,
General des Danois, Frizons & Nortwegues, s'y estoit habitué &
avoit tâché d'y restablir l'Idolâtrie. D'ailleurs, l'heresie
de Pelagius, passant de l'Isle en la Bretagne, avoit infecté une bonne
partie du bas Leonnois ; &, bien que les Evesques de Leon eussent travaillé
à purger le champ de leur Eglise de cette yvroye, si est-ce qu'il ne
leur avoit si heureusement réüssi, qu'il n'y en fut encore resté,
specialement és costes de l'Ocean Occidental. Ce fut pour le salut de
ces pauvres dévoyez, que la Divine Providence guida S. Budoc en ce Pays,
afin de convertir les Idolâtres à la Foy, & reduire les Heretiques
au giron de l'Eglise. Il commença à prescher de grande ferveur
par les bourgs & villages, où incontinent leurs Autels furent ruinez,
leurs Idoles brisées, les Temples purifiez et consacrez au vray Dieu.
Il erigeoit des Croix par les bourgs & sur les chemins, baptisoit ceux qui
se convertissoient, les catechisoit & informoit des principes de la Foy,
reconcilioit les Heretiques, administroit les Sacremens aux fidels, le tout
avec tant d'assiduité, que c'estoit miracle comment un homme seul y pouvoit
fournir. Le soir il s'en retournoit en son Hermitage, où ilpassoit la
nuit en l'Oraison & lecture, puis reposoit un peu sur sa pierre ; &
ayant celebré la Messe au point du jour, il s'en retournoit encore continuer
ses charitables exercices.
XXI . L' Evesque de Leon averty du fruit
que S. Budoc faisoit en son Diocese, le fut visiter & le remercier de la
peine qu'il prenoit, le priant de continuer ; & pour mieux l'authoriser
en sa Mission, il luy donna pouvoir d'exercer les fonctions Episcopales dans
son Diocese, toutefois & quantes qu'il le jugeroit à propos ; mais
le Saint, comme vray humble, ne voulut accepter cét offre & se contenta
de continuer ses travaux ordinaires pour le salut & utilité de son
prochain.
Ayant demeuré un an à Porspoder, il s'ennuya
de ce lieu, fort incommode, à cause du bruit qu'y faisoit la mer, dont
les flots se brisoient continuellement avec violence aux escueils qui estoient
aux pieds de son Hermitage ; mais encore plus à cause de la multitude
du Peuple qui l'y venoit journellement visiter. Il fit charger sa pierre sur
une charette, attelée d'une paire de Bufs, resolu d'aller où
il plairoit à Dieu de le guider. Estant à une lieuë de Porspoder,
la charette se rompit en pieces, & sa pierre se trouva à terre, au
lieu où est à present l'Eglise Paroissiale de Plourin ; par lequel
signe il connut que Dieu vouloit qu'il demeurât en ce lieu, où
il edifia un petit Hermitage, joignant une Chapelle, & continua à
Prescher & Catechiser avec tel succez, qu'il en arracha entiérement
le Paganisme, & se chargea du soin de cette nouvelle Chretienté :
"Qui n'est pas peu d'honneur à Messieurs de Plourin, d'avoir eu
pour Apostre & Recteur un Archevesque-Roy, Prince issu du Sang des plus
Illustres maisons de Bretagne". Il fut, du commencement, bien receu de
ce peuple ; mais, comme il voulut reprendre quelques libertins, qu'il ne pouvoit
reduire par beau à la raison, ils commencerent à s'ennuyer de
luy, mépriser ses rémontrances & refuser ses corrections paternelles.
Il est vray que plusieurs bonnes ames suivoient ses avis & tâchoient
à conformer leur vie à la sienne & imiter ses Vertus ; mais
comme le nombre des meschans excede ordinairement celuy des bons, il s'en trouvoit
beaucoup plus qui n'en tenoient compte, & mesme s'en mocquoient, lesquels
n'ayans pû corriger par ses rémonstrances, il fut contraint (pour
ôter le scandale de l'Eglise) de les retrancher de la Communion des Fidels,
dont ils entrerent en telle fureur, qu'ils resolurent, comme frenetiques, de
perdre le medecin qui les vouloit guerir & donner la mort à celuy
qui leur procuroit la vie & le salut. Cela le fit resoudre à quitter
sa Paroisse pour leur oster l'occasion de commettre un parricide si détestable.
Il s'en alla donc en la ville de S. Paul trouver l'Evêque, auquel il rendit
compte de sa Mission, puis se démit entre ses mains de ladite Paroisse
; &, ayant receu sa benediction & licence, se retira au regret du Prélat,
qui sçavoit estimer la perte qu'il faisoit d'un si saint Personnage &
combien grand seroit le dommage qui en reviendroit à son Evêché.
XXII . Dieu l'inspira d'aller à Dol vers S. Magloire, Archevêque de ladite ville, qui le receut comme un Homme qui lui estoit envoyé de la part de Dieu. Il y avoit long-temps que le saint Archevesque méditoit sa retraite & n'attendoit que l'occasion de se démettre de sa Dignité pour se confiner, le reste de ses jours, en quelque desert : il creut que Dieu luy en fournissoit le moyen, luy ayant adressé S. Budoc, auquel il pût, sans scrupule, resigner son Archevesché ; mais il ne le voulut sans permission du S. Siége. Il pria S. Budoc de faire ce voyage à Rome, pour traitter de quelque affaire concernant son Eglise, ce qu'il accepta par obedience, ne sçachant rien du dessein de l'Archevesque, lequel estant en priere, la nuit suivante, apprit d'un Ange que Dieu approuvoit sa retraitte au desert & le choix qu'il avoit fait de S. Budoc, luy enjoignant de le faire élire par son Clergé, puis l'envoyer à Rome. Le matin S.Magloire assembla le Clergé, auquel il fit sçavoir sa resolution, le priant de proceder à l'election d'un autre Pasteur, lui recommandant specialement S. Budoc, qu'il jugeoit digne de cette charge, & qu'il savoit pour certain lui devoir succeder en cette Dignité. Cette recommandation de S. Magloire, joint les Vertus & qualitez recommandables de S. Budoc, firent qu'il fut éleu unanimément de toute la compagnie ; & si-tost qu'il eut accepté, il s'en alla à Rome, bien accompagné d'Ecclesiastiques & chargé de lettres de recommandation de la part des Princes de Bretagne, de l'Archevêque S.Magloire & du Clergé de Dol. Saint Grégoire le Grand, qui tenoit le Siége Apostolique le receut aimablement, confirma son élection, l'honora du saint Pallium, & luy ayant donné de belles instructions,le renvoya en son Eglise, où il fut receu de tous les Ordres de la ville, qui luy sortirent au devant & le conduisirent solemnellement prendre possession de son évêché. Il entra dans son Eglise, environné du Clergé & de la Noblesse, revétu des Ornemens Pontificaux, dont la Majesté, jointe à sa gravité naturelle rendoit un éclat admirable, qui ébloüissoit les yeux des spectateurs & faisoit épanoüir les curs de ce peuple, comme des roses à l'aspect du soleil, parmi les saints Cantiques & les acclamations de joye, dont ils faisoient retentir les voûtes sacrées du Temple Metropolitain. Saint Magloire, s'estant si-bien pourveu de Successeur, sortit de la ville & se retira en un lieu solitaire, où il passoit doucement le temps en uvres de Penitence & Maceration.
XXIII . Nôtre saint Prélat,
de rechef élevé à cette sublime Dignité, parut aux
yeux de tout le monde comme un trés-Saint Pontife, revêtu interieurement
des apremns Mystiques des vertus requises en un saint Evesque.
C'estoit un saint Denys en sublimité de la contemplation,
un S. Athanaze en constance, un S. Basile en austérité, un S.
Cyprien en generosité, un S. Grégoire en vigilance et sollicitude
Pastoralle. On remarquoit en luy la douceur d'un S. Augustin, la Majesté
de S. Ambroise, l'éloquence de S. Chrysostome, le mépris du monde
de S. Hylaire, la vigueur de S. Cyrille, la discretion de S. Melaine, la liberalité
de S. Exupere, la charité de S. Paulin, la foy de S. Grégoire
Traumaturge , la force de S. Leon, l'asseurance de S. Loup & la confiance
de S. Martin.
Il étoit doüé d'une sagesse plus qu'humaine,
qui luy faisoit mépriser les choses périssables & arrester
son esprit en consideration des choses Celestes & Eternelles.
La Justice luy faisoit considerer les necessitez spirituelles
& temporelles de son peuple, & la charité le portoit à
l'assister paternellement.
La force le roidissoit à la deffense du Tabernacle,
pour soûtenir la Religion comme une forte colomne de diamant, & deffendre
son Eglise contre les efforts de ses ennemis visibles & invisibles.
La temperance regloit son vivre & ordonnoit en luy une
singuliere sobrieté, ne prenant de viandes que pour la simplicité,
affligeant son corps de rigoureuses penitences. Et considerant qu'il avoit les
Anges pour temoins de ses deportemens, & les hommes pour syndiqueurs de
ses actions, dont les plus aveuglez en leurs propres affaires avoient des yeux
d'Argus pour remarquer celles des Prélats, exposez (comme la Cité
Evangelique) sur la cime du mont élevé de la perfection Chrêtienne
; il tâchoit à les composer en telle sorte, que Dieu en fut glorifié
& son peuple edifié.
Il avoit un soin particulier du Culte de Dieu, & avoit
l'il à ce que le Service Divin se celebrât avec majesté
& solemnité, tant en son Eglise Metropolitaine, qu'és autres
de sa jurisdiction, assistant ponctuellement au Chur, s'il n'étoit
diverti pour affaire trés-necessaire.
Quand il celebroit les saints Mystères de la Messe,
c'étoit avec une Majesté si grave, meslée d'une humilité
si profonde, qu'il donnoit de la devotion aux plus froids & indevots.
Il distribuoit à son Peuple le pain de la parole de
Dieu, & entretenoit dans les Monasteres des jeunes hommes qu'il y faisoit
étudier & élever à la vertu, pour en faire, un jour,
des Recteurs & Curez par les Paroisses champestres de son Diocese.
Il étoit exact en ses visites, qu'il faisoit en personne
: tellement ennemi de la vanité & de ses aises, que rarement il alloit
à cheval, & ne menoit aucun train ny suite, que ses simples Officiers,
retenant parmy les honneurs & l'éclat de sa Dignité, l'humilité
& austerité qu'il avoit apprise dans le monastere.
Il châtioit rigoureusement les fautes des Ecclesiastiques,
sans acception ny exception de personne, & vouloit que son Clergé
parût d'autant plus en vertu au delà du reste du peuple, qu'il
le surpassoit en excellence & Dignité, n'ignorant pas combien le
bon exemple des Ecclesiastiques importe au bien de la Republique.
Quand il vacquoit quelque Siége dans sa Province, il
faisoit tou tson possible pour les faire remplir de dignes Prélats, &
ne conferoit les Benefices de son diocese qu'à des personnes Doctes &
de bonne vie, dont il prenoit le choix dans les Monasteres, comme en des Seminaires
de pieté et de doctrine.
Pour maintenir le bon ordre qu'il avoit establi, il tenoit
reglément ses Synodes Diocesains, & aux occasions, des Conciles Provinciaux,
dont il faisoit exactement observer les Decrets & Ordonnances à tous
ses sujets.
Il estoit entier en ses Jugemens, équitable en ses
resolutions, pur en sa conscience, sobre & frugal en ses repas, fervent
en l'Oraison, patient és adversitez, modeste és prosperitez, affable
en sa conversation, retenu & circonspect en ses discours, veritable en sa
Doctrine, zelé en ses Prédications, soigneux en sa Charge, passionément
jaloux de la Gloire de Dieu, et desireux du salut des Ames ; & comme Dieu
l'avoit établi chef de son peuple, en une Dignité si relevée,
aussi tâchoit-il à se rendre le plus approchant de Dieu qu'il luy
estoit possible, apr la pratique de ces belles Vertus.
Retournons à S. Magloire, & voyons ce qui se passoit
en sa solitude. La Vertu a beau se cacher, elle sera toûjours recherchée
; l'honneur la suit, comme l'ombre fait le corps, & plus elle le veut mépriser,
plus elle suit. Nôtre saint Solitaire croyoit avoir trouvé le repos
tant desiré, au profond de ce desert, où éloigné
du brüit & tracas du siecle, il pût passer doucement le reste
de ses jours, & se disposer au dernier passage ; mais il en advint tout
autrement : car son peuple, ne pouvant supporter son absence, y abordoit avec
telle affluence, que son Hermitage ressembloit mieux à une ville peuplée
qu'à un desert écarté & inhabité, ce qui le
fit resoudre à sortir tout à fait de la Bretagne & s'en aller
plus loin ; mais avant de rien executer, il voulut conferer avec nôtre
S. Archevesque, lequel l'en dissuada, luy representant qu'il ne pouvoit, en
bonne conscience, se soustraire aux Ames dont Dieu luy avoit commis le gouvernement,
& bien qu'il s'en fût déchargé sur autruy, il ne leur
devoit toutefois refuser son assistance & la consolation Spirituelle qu'elles
attendoient de luy. Saint Magloire crut ce conseil & persevera, le reste
des jours, en cette solitude.
XXIV . Saint Budoc ayant trés-Saintement
gouverné son Eglise l'espace de vingt ans, ilpleut à Dieu mettre
fin à ses travaux et donner commencement à sa gloire. Il tomba
malade, environ la my-Novembre de l'an 618 & connoissant que cette maladie
devoit terminer le cour de sa vie, il donna ordre aux affaires de son Eglise
& de sa Famille ; & se ressouvenant que lors qu'il quitta la Paroisse
de Plourin, il avoit excommunié quelques-uns, qui s'estans depuis repentis,
luy avoient demandé l'absolution, il les absoût avant mourir ;
puis commanda à un de ses Aumôniers, nommé Hydultus, de
separer aprés sa mort, son bras droit du reste son corps, de le porter
à Plourin, d'en donner la benediction au peuple de ladite Paroisse, en
signe de l'absolution qu'il leur avoit octroyée, & de leur laisser
pour gage du souvenir qu'il auroit d'eux, quand il seroit au Ciel ; exhorta
les Religieux de Kerfeunteun à perseverer en leur vocation, leru donna
sa benediction ; & sentant ses forces diminuer, il receut devotement les
Sacremens de l'Eucharistie & Extréme-Onction, qui luy furent administrez,
en presence de ses Chanoines, par l'Archidiacre S. Genevæus (qui lui succeda
à l'Archevêché) & ayant passé la nuit en colloques
amoureux & devotes mediations, les mains & le cur levez vers le
Ciel & la veuë arrestée sur un Crucifix, il rendit son Ame à
Dieu le 18 Novembre 618, laquelle en presence de tout le peuple, les Anges porterent
dans le Ciel, chantant une melodieuse musique.
Son Corps dépoüillé de son Cilice &
revêtu des Ornemens Pontificaux, fut exposé dans la salle de l'Archevêché,
& de là porté en l'Eglise, où ses obseques solemnellement
celebrées, on l'enterra dans le Chanceau, en presence de plusieurs Princes
& Seingeurs de Bretagne & de grande multitude de peuple, pour l'utilité
desquels Dieu opera & opere, tous les jours plusieurs Miracles, par l'intercession
de ce saint Prélat.
XXV . La Ceremonie de l'Enterrement achevée, l'Aumônier Hydultus, memoratif de ce que la Saint luy avoit commandé, prit le Bras droit qu'il avoit separé du Corps & le mit reverement dans une quaisse pour le porter à Plourin ; & un soir ayant pris logis au bourg Paroissial de Brec'h, Diocese de Vennes, il mît le S. Bras dans un coffre, dont l'hôtesse lui avoit baillé la clef pour y serrer ses hardes. Advint qu'un certain personnage, s'étant assis sur le coffre, devint à l'instant muét & perclus de ses membres. Cét accident inopiné étonna tout le monde ; ne pouvant sçavoir la cause, ils s'aviserent d'ouvrir le coffre & de foüiller parmi les hardes de l'Aumônier, où ils trouverent la Ste Relique, avec les verbaux & asseurances necessaires. Alors le pauvre homme, se laissant tomber par terre, demanda humblement pardon à Dieu & à saint Budoc de l'irreverence qu'il avoit commise envers sa Relique, & puis se leva sain & dispos, loüant Dieu & le S. Prélat. Le recteur de la Paroisse, ayant esté present à ces Miracles, se saisit de la clef de ce coffre, & le lendemain vint avec ses Prêtres, en solemnelle Procession, leva la Ste Relique, qu'il porta en son Eglise, sans la vouloir rendre à l'Aumônier Hydultus, qui ne peut obtenir autre chose, aprés de grandes importunitez, que de la pouvoir baiser entre les mains du Recteur & en presence du peuple. Il s'apporcha donc de l'Autel, fit devotement sa priere, & le saint Bras luy étant presenté, il prit si bien son temps & ses mesures, qu'il attrapa entre ses dents le Poulce, le second & le troisiéme Doigt de la main & les mordit si serré, qu'il les coupa & emporta à Plourin, donna la Benediction au peuple de la part de son deffunt Maître, & y laissa ces Reliques, qui furent richement enchassées, & soigneusement conservées, jusqu'à nôtre temps, Dieu les ayant honorées de plusieurs grands miracles. Anciennement on faisoit par ordonnance de Justice, outrer les sermens sur les Reliques de S. Budoc, qu'on posoit à cét effet sur son navire miraculeux, & se trouvoit que ceux qui juroient faussement ne passoient le jour & an, sans estre rigoureusement chatiez.
Vies des saints de la Bretagne Armorique par Alber Le Grand (1636) - Vè édition de 1901 - Quimper
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