Saint Geldoüin, Chanoine de l'Eglise Cathedrale de S. Samson de Dol, fut fils de Rioüalen (ou Rudalen), surnommé Chevre-Chenuë, premier Seigneur de Dol & de Combour, lequel de sa femme qui estoit de la Noble et Illustre maison de Puyset ou Puyseaux en la Beausse, Diocese d'Orleans, eut quatre fils et une fille ; l'aisné desquels fut nostre Geldoüin de Dol, qui leur fut donné de Dieu pour estre l'ornement de sa maison, & une brillante lumiere dans le Firmament de l'Eglise ; le second s'appeloit Guillaume, qui se rendit Religieux à S. Florent prés Saumur, sous l'Abbé Sigo, auquel il succeda au regime & gouvernement dudit Monastere ; le troisiéme fut Jean, qui fut seigneur de Dol & de Combour ; le quatriéme s'appella aussi Geldoüin & futr marié ; la fille nommée Berthe, fut mariée avec Geffroy, Comte de Rennes, fils naturel du Duc Allain III. Nostre Geldoüin nasquit l'an 1052, sou sle Pontificat de S. Leon IX du nom, & l'Empire de Henry III, dit le Noir, regnant en Bretagne le Duc Conan II du nom, & fut Baptisé en l'Eglise de S. Samson de Dol par l'Archevesque Junkeneus, son oncle paternel, & nommé Geldoüin. Ayant passé les années de son enfance, il fut encoyé à l'école, &, par le soin & sollicitude de ses parens, dés sa tendre jeunesse, fut soigneusement nourry & instruit és bonnes lettres & disciplines. Ayant achevé le cours de ses études, ses pere & mere le voulurent marier, & luy chercherent un bon et avantageux party, mais le saint jeune homme n'y voulut entendre, & leur fit sçavoir son intention qui estoit de se faire d'Eglise, ce qu'ils luy accorderent volontiers, & deslors le vestirent de long, le consacrant à Dieu entre les mains de son Oncle Junkeneus, Archevesque de Dol.
II. Geldoüin, avec la Tonsure Clericale, receut un esprit tout nouveau & fut entierement changé en un autre homme, menant une vie si sainte et exemplaire parmy les autres Clercs, que, nonobstant son bas âge, son Oncle luy confera un Canonicat en sa Cathedrale, en laquelle dignité il se comporta si bien, qu'ayant receu les Ordres Mineurs & de Sous-Diacre, il fut ordonné Diacre, au grand contentement de tout le Clergé & peuple Dolois, qui se promettoient quelque chose de grand de ce jeune homme. L'Archevesque Junkeneus estant decedé, Judhel, Archidiacre de Dol, fut éleu en sa place, lequel estant aussi decedé peu de mois aprés son sacre, laissa le Siege à Johovée, qui de Chanoine de Dol en fut fait Archevesque l'an 1068 ; mais il devint insolent & se rendit si odieux à son Clergé, aux Seigneurs & peuple de Dol, qu'aprés en avoir beaucoup enduré l'espace de sept ans, ils le chasserent de son siege & de la Ville l'an 1075, d'où estant sorty à toute peine, il s'empara du Mont de St-Michel, s'y fortifia, &, par frequentes incursions & pilleries qu'il faisoit jusques aux portes de Dol, incommodoit extrémement & la Ville et le plat Païs.
III. Aprés que Johovée se fut retiré, les Chanoines et le Clergé de Dol, assemblez pour élire un nouveau prélat, jetterent les yeux sur nostre Geldoüin, lequel ils jugerent digne de tenir ce Siege ; Luy, au contraire, voyant que la pluralité des voix se portoit de son costé, supplia les Electeurs de n'y pas penser & de se porter ailleurs, leur protestant que jamais il n'accepteroit, leur alleguant son insuffisance & son jeune âge ; mais il eut beau faire, car il fut éleu & nommé Archevesque, & la nouvelle de son élection ayant esté annoncée au peuple, il en rendit action de graces à Dieu avec démonstration d'une extréme réjoüissance ; Mais le nouveau Eleu persistant en sa premiére resolution de n'accepter l'election, aimant mieux vivre paisiblement d'une vie retirée & solitaire que de se charger d'un fardeau si pesant, suplia instamment les Electeurs de vouloir accepter la renonciation qu'il desiroit faire, à quoy ils ne voulurent consentir. Alors il en appella au Pape Gregoire VII du nom, & protesta qu'il ne laisseroit jamais Sacrer qu'il n'eust fait entendre ses raisons à sa Sainteté, lesquelles oüyes, si elle luy commandoit d'acquiescer à son election, il le feroit, &, quelques suplications & remontrances que luy peurent faire la Comtesse de Rennes sa sur, ses freres & parens, il ne voulut jamais changer cette resolution.
IV. Pour mieux se delivrer de cette charge, il se disposa d'aller en personne à Rome, faire entendre au Pape ses raisons, & pria Even, Abbé de S. Melaine-lez-Rennes, de luy tenir compagnie en ce voyage. Le Chapitre de Dol envoya aussi ses Deputez, & les Evesques Suffragans de Dol les leurs, pour suplier sa Sainteté de confirmer son Election ; mais estans arrivez à Rome, les uns & les autres eurent Audiance. Les deputez representoient à sa sainteté les belles parties dont leur Eleu estoit doüé, les necessitez de l'Eglise de Dol, ausquelles aucun ne pourroit mieux remedier que luy, tant pour la Sainteté de sa vie, que pour la Noblesse de son extraction, concluans qu'il pleust à sa Sainteté, sans avoir égard à ses excuses, confirmer l'Election qu'ils en avoient faite ; Luy, au contraire, suplia sa Sainteté de ne vouloir mettre une charge si pesante sur ses foibles épaules, luy exposant son bas âge, son incapacité & les autres raisons que son humilité luy fournissoit.
V. Le Pape ayant gousté ses raisons, & admirant son humilité, le deschargea de cette Prelature, luy enjoignant de nommer celuy de sa compagnie qu'il jugeroit le plus capable d'occuper ce Siege ; Geldoüin l'ayant remercié, s'en retourna vers les Deputez & leur declara l'intention du Pape, suivant laquelle ils consentirent qu'il renonçast à son Election, & qu'il nommast tel qu'il jugeroit à propos ; luy, bien aise de cette resolution, alla trouver sa sainteté & la suplia de consacrer Even, Abbé de S. Melaine-lez-Rennes, homme signalé en Sainteté, vertu et doctrine, & qu'il jugeoit le plus capable de regir cette Eglise. Le Pape approuva cette nomination, & consacra Even Archevesque de Dol, en l'Eglise de Latran, en presence des Cardinaux et Prelats qui lors se trouverent en la cour Romaine, l'an 1076 ; puis le congedia & toute sa compagnie, avec une lettre de recommandation à tous les Evesques de Bretagne, par laquelle il leur signifioit qu'il avoit dispensé Geldoüin de la dignité Archiepiscopale à laquelle ils l'avoient éleu, & ce, à cause de son âge encore trop jeune pour une charge si importante, & qu'en sa place il avoit consacré Even, Abbé de S. Melaine, Homme grave, d'âge meur, & sçavant; lequel il leur renvoyoit avec le Pallium, l'usage duquel il luy octroya pour la direction de toute la Province, à condition toutefois qu'il ne fît difficulté de se presenter lors qu'il seroit ordonné, pour terminer le different qui estoit entre Rodolphe Archevesque de Tours & l'Eglise de Dol, touchant le tire d'Archevesque ; leur commandant cependant de le recevoir comme leur Metropolitain, &, comme tel, luy rendre l'obeïssance deuë [...]
VI. Avec ces Lettres & plusieurs belles Reliques dont le Pape leur fit present, ils sortirent de Rome & s'en retournerent en France, & ayans passé les Alpes, S. Geldoüin se separa de l'Archevesque, lequel il envoya en son Eglise, &, luy, alla en Beausse visiter ses parens maternels, suivy seulement de deux Clercs & d'un garçon de pied. Un jour, n'ayant pû arriver d'heure pour entrer en la Ville où il croyoit loger cette nuit, il fut contraint de se retirer vers la logette d'un Païsan, qui demeuroit sur le bord d'une riviere & gagnoit sa vie à passer & repasser le monde d'un bord de cette riviere à l'autre. Ce Païsan receut S. Geldoüin & luy promit le loger pour cette nuit, mais n'ayant gueres dequoy luy donner à souper, il envoya un sien serviteur en un bourg fort éloigné de là acheter des vivres. Ce serviteur fit son message avec une incroyable diligence & en moins de demi heure voilà le souppé prest & la table abondamment couverte. S. Geldoüin, considerant la vitesse & diligence de ce serviteur, commença à l'avoir pour suspect & à se douter qu'il n'y eust quelque chose de diabolique en son fait, ce qu'il reconneut estre ainsi, lors qu'ayant beny la table, toutes ces viandes fantastiques s'evanoüirent, & n'y trouva-t-on que des crapauds, des sours, des couleuvres & aspics &, au lieu du vin, de l'eau boüeuse & trouble. Tous les assistans demeurerent bien etonnez de ce spectacle & remercierent Dieu, lequel, par le moyen de son serviteur Geldoüin, les avoit delivrez de ce peril. Le Saint fit amener ce bon valet, lequel il conjura, de la part de Dieu, de dire qui il estoit & à quelle intention il demeuroit en ce lieu ; alors, forcé par la vertu divine, il confessa hautement qu'il estoit un diable, qui se servoit du corps d'un miserable scelerat dont l'ame estoit damnée, & pour converser plus aisément parmy les hommes, se faisoit appeler Bernution, qu'il s'estoit rendu en la maison de ce Païsan pour tascher à le perdre & tuer, d'autant qu'il passoit volontiers & repassoit ceux qui vouloient aller d'un bord de cette riviere à l'autre, & ce, plus par desir de faire plaisir que pour le lucre, & ainsi estoit cause que personne ne s'y noyoit plus, ce qui arivoit fort souvent auparavant, la plupart desquels, étant en mauvais état, ou se desesperans dans les eaux se damnoient ; qu'il avoit souvent tasché à renverser le batteau de ce Païsan & le noyer ; mais que jamais il ne l'avoit pu faire, d'autant que, mettant le pied dedans, il se munissoit du signe de la Croix. Le saint, l'ayant ouy, luy commanda de quitter ce corps & se retirer en ses cachots infernaux, ce qu'il fit avec un cry & hurlement épouventable, laissant ce corps emprunté, puant, infect & demy poury.
VII. S. Geldoüin, ayant delivré son hoste de ce diable domestique, poursuivit son chemin jusques à Orleans, où il visita ses amis, & de là s'en alla à Puyseaux où il tomba malade d'une vehemente fievre, laquelle, augmentant de jour en autre, luy fit connoistre qu'elle le meneroit au tombeau. C'est pourquoy il se fit porter à Chartres & alla faire sa priere en l'Eglise de N. Dame & baisa devotieusement la Chasse en laquelle est gardée la Chemise de la Sainte Vierge. De là, il alla loger au Monastere de S. Pierre-en-Vallée, Ordre de S. Benoist, situé és faubourgs de Chartres, où il fut visité de la Noblesse du païs Chartrain, & assisté charitablement durant sa maladie, par les Religieux de ce Monastere ; mais Dieu, voulant couronner ses merites, l'apella à soy, le 27 de janvier l'an de grace 1076, selon l'ancienne suputation, mais, selon la moderne, 1077. Son corps, dépoüillé de son cilice, fut lavé & révetu de ses Ornemens Diaconaux, de Tunique & Dalmatique, & exposé en veuë au Peuple, lequel, par l'attouchement de ses membres ou vétemens, receut de Dieu plusieurs faveurs. Il fut enterré dans une cave, dans le milieu du Chur des religieux, ou Dieu a operé tant de merveilles, que quatre-vingt-dix ans aprés sa mort, ses sacrez ossemens furent levez de terre & transportez en une Chappelle, où ils sont reveremment gardez comme Reliques ; au transport & Translation desquels, les Miracles renouvellerent & continuerent long-temps aprés.
VIII. Me Pierre Roüillard, en son
Histoire de Chartres, nous apprend quelle fut la cause de cette translation,
car, décrivant l'ordre et succession des Abbez de ce Monastere, il dit
que Foucher XIV, Abbé de ce lieu, ayant esté guery des gouttes
par l'intercession de S. Geldoüin, leva ses Reliques & les transporta
en ladite Chappelle, & plus bas, faisant le denombrement des Saintes Reliques
qui sont conservées en ladite Eglise, il dit ainsi : "Plus, le corps
de S. Geldoüin lequel, revenant de Rome, par devers le pape Gregoire VII,
ayant esté eleu Evesque de Dol en Bretagne, passant par Chartres, prit
son giste à S. Pierre-en-Vallée, où il tomba malade, mourut
et fut enterré au Chur de l'Eglise ; depuis, pour ses miracles,
élevé et mis en une chasse à la poursuite de l'Abbé
Foulcher ; lequel, par l'intercession dudit saint, fut miraculeusement guery
d'une languissante maladie qui luy causoit les gouttes, en reconnoissance perpetuel
dequoy, ledit Abbé Foulcher ordonna qu'à toûjours, tous
les Samedys, le Sacristain seroit tenu d'allumer un cierge pour brusler devant
sa chasse".
Cette Translation se fit, le 5 de May, l'an 1165, sous le Pontificat d'Alexandre
III, regnant en France Louys VII du nom, dit le Jeune, & en Bretagne le
duc Conan IV du nom.
Vies des saints de la Bretagne Armorique par Albert Le Grand (1636) - édition de 1901 - Quimper
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