LA VIE DE SAINT HERVÉ
Du Temps que Justin I du Nom, tenoit les resnes de l'Empire, séant à Rome le Pape Saint Hormisda, & le Roy Hoël II du nom, regnant en la haute Bretagne, & Jova en la Basse, l'an de grace 515, Childebert I du nom succeda au grand Clovis, son Pere, en la Monarchie Françoise. Ce Prince, entre les autres belles parties dont il estoit doüé, estoit liberal & magnifique à recompenser ceux qui luy faisoient service ; ce qui attira en sa Cour les plus beaux esprits, non seulement de son Royaume, mais encore des Païs circonvoisins, entre lesquels fust un honneste jeune homme, nommé Huvarnion, natif de la Grande Bretagne, fort docte & versé en plusieurs langues, lesquelles il parloit parfaitement ; mais sur tout il estoit parfait Musicien, Composeur de balets & chansons. Le Roy, qui se delectoit à la Musique, l'apointa en sa maison & luy donna de grands gages. Ce nouveau Courtisan ne se laissa aller aux vices de la Cour, mais vivoit en la crainte de Dieu, s'adonnoit à l'Oraison, frequentoit les Eglises, donnoit l'aumône aux pauvres & sur tout gradoit, avec un soin regulier, sa pudicité.
II. Ayant demeuré quatre années en cette Cour, il s'en voulut retourner en son Païs, & demanda son congé au Roy, lequel, aprés plusieurs importunitez, le lui donna à regret, car il l'aimoit extremément à cause de sa vertu ; il le chargea de dons & presens & l'envoya en la Basse Bretagne vers le Lieutenant du Roy Jugduval, avec des lettres de recommandation pour le passer en son Païs. Huvarnion fut bien recueilly par ce Lieutenant & logea chez luy trois jours, pendant lequel temps, il songea, une nuit, qu'il avoit épousé une jeune vierge de ce Païs où il estoit, &, ayant eu la nuit suivante, le mesme songe, le lendemain matin, il entendit devotement la Messe et supplia nostre Seigneur que, si les songes luy arrivoient par l'astuce & malice de l'esprit de fornication, il luy plût l'en délivrer, veu qu'il desiroit vivre chaste toute sa vie ; que, s'ils luy arrivoient de la part de Dieu, qu'il luy plût luy manifester plus clairemetn sa Sainte volonté. Il jeûna tout ce jour, &, le soir, ayant de rechef fait la mesme priere, il s'alla coucher & eut un troisiéme songe qui fut tel : Il vid entrer en sa chambre un jeune homme, environné de grande lumiere, lequel, l'ayant humblement salué, luy dit : Qu'il ne doutast pas de prendre à femme celle qu'il avoit veuë en son songe, les nuits précédentes, laquelle, aussi-bien que luy, eust bien voulu garder sa chasteté ; mais que Dieu en avoit autrement disposé & vouloit que d'eux nasquit un Enfant, lequel seroit un grand Saint & Serviteur de Dieu : "Vous la rencontrerez demain (dit-il) sur vostre chemin, prés d'une fontaine, & s'appelle Rivanonne".
III. Le lendemain, Huvarnion raconta au Lieutenant la vision qu'il avait euë, lequel en fut fort joyeux, & monterent tous deux à cheval pour aller vers la Mer ; mais ils ne furent gueres sans rencontrer la fille prés d'une fontaine, laquelle, interrogée de son Nom & Race, répondit fort courtoisement qu'elle avoit nom Rivanonne ; que, son Pere estant decedé, elle demeuroit chez son Frere Riovaré. Cette réponse les fit retourner sur leurs pas, &, ayans mandé venir Riovaré & la vierge Rivanonne, leur reciterent la vision qu'avoit eu Huvarnion, & se trouva que la Fille en avoit eu une toute semblable, dont la compagnie fut bien aise, et fut conclu la Mariage, lequel fut tost celebré, et allerent les nouveaux Mariez, demeurer chez leur Frere Riovaré.
IV. Sous le bout de l'an, Rivanonne accoucha d'un Enfant masle, lequel vint au monde aveugle ; il fut Baptisé & nommé Huvarne, du nom de son Pere, lequel ne vescut que cinq ans aprés & mourut en opinion de sainteté, laissant son Fils Huvarne encore en bas âge, sous la tutelle de sa Mere, laquelle le nourrit & l'éleva fort soigneusement au territoire de Kereran, où encore se garde son berceau comme precieuse Relique ; à l'attouchement duquel plusieurs malades ont esté gueris. Estant grandelet, sa mere lui apprit sa creance & son Psaultier, lequel, sous l'âge de sept ans, il sçavoit tout par cur & encore les Hymnes communs du Breviaire. Dieu, pour luy donner plus occasion de merites, permit qu'il vint au monde privé de la veuë corporelle, de sorte qu'il luy falloit un guide pour le mener et conduire. Une fois, comme il alloit à l'Eglise Parrochiale, la vigile de la Toussaints, passant par un Village où on luy donna quelque rafraichissement, il s'assit sur un rocher pour se delasser ; une dent luy estant tombée en éternuant, il la mist dans une fente de ce rocher ; estant party de ce village, poursuivant son chemin vers l'Eglise, les villageois virent, sur le roc où il s'estoit siz, une grande clarté comme d'une lampe ou flambeau ; mesme son guide, regardant derrière soy, vit le village d'où ils sortoient luire comme un grand brandon de feu, qui sembloit atteindre jusques aux nuës & en avertit le Saint Enfant, lequel luy dist : "C'est ma dent qui reluit de la sorte, allez me la querir & je vous attendray ici," &, ce disant, ficha son bourdon en terre ; le garçon y alla & luy apporta sa dent ; mais il avoit tellement couru, qu'il mouroit presque de chaud et de soif ; saint Hervé, prévoyant cela, luy commanda de tirer son bourdon de l'endroit où il l'avoit fiché, &, tout incontinent, il sourdit, au lieu mesme, une belle fontaine, dont il beut, qui dure encore à present et se nomme Feunteun sant Huvarné.
V. Ce saint Enfant, croissant en âge, croissoit aussi en vertu & merites, & Dieu, par luy & en sa faveur, faisoit de grands miracles. Un jour, comme son guide le menoit par un village, quelques petits Pastres & bergerots, se moquans de luy, luy dirent : "Ma éaz te, dallic ; ma-it-hu, dallic ?" c'est à dire "Où vas-tu, petit aveugle ; où allez-vous ?" mais le Saint, qui ne les voulut chastier si rigoureusement que le Prophete Elizée ces autres enfans, qui se moquerent de luy, leur dist : "Petits sots que vous estes, je prie mon Dieu de pardonner à vos ames cette injure que m'avez faite, & le requiers qu'en punition d'icelle vous ne croissiez jamais plus" ; ce qui arriva ainsi ; ces enfans estans, toute leur vie, demeurez petits comme nains. Une autre fois, passant par le mesme village, il se blessa un pied (car il alloit toûjours deschaux) à des rochers pointus, lesquels devinrent depuis si durs, que fer ny acier n'y a pû mordre.
VI. Desireux de servir Dieu en estat Ecclesiastique, il alla à l'écolle, chez un saint Moyne, nommé Martianus, avec lequel il demeura l'espace de sept ans ; pendant lequel temps il apprit par cur le Chant Ecclesiastique & la Grammaire, mais si parfaitement, qu'il emportoit le prix par sus tous ses condisciples. Sortant de cette écolle, il s'en alla trouver son Oncle maternel saint Wlphroëdus, personnage de rare Sainteté & Doctrine, lequel demeuroit en un petit Monastere en l'Archidiaconé d'Akh ; & ne sçachant bonnement en quel desert s'estoit refugiée sa Mere (laquelle, ayant renoncé à tout son bien, s'estoit retirée en solitude) consulta le bon Saint Wlphroëdus sur cette affaire, de laquelle Dieu l'éclaircit, luy revelant non seulement le lieu où estoit sa mere, mais encore qu'elle avoit obtenu pardon de ses pechez, &, dans peu de temps, devoit partir de ce monde ; cela le fit resoudre à l'aller au plûtost voir, recevoir sa benediction & l'aider à bien mourir ; mais saint Wlphroëdus obtint de luy (à raison de son incommodité & cécité) d'aller la voir premierement ; puis, luy ayant rapporté de ses nouvelles, ils s'y en retourneroient ensemble.
VII. Saint Hervé s'y accorda, & S. Wlphroëdus se mît en chemin, ayant recommandé son petit domicile à son Néveu saint Hervé, & à son guide, nommé Guiharan, de parachever le labourage qui restoit, luy laissant son Asne pour ce sujet. Le garçon fit tout comme on luy avoit commandé, puis mena l'Asne paistre en quelques champs, où le Loup, l'ayant trouvé à son avantage, le devora. Guiharan, voyant cela & n'y pouvant remedier, se prit à crier & forhuer le Loup. Saint Hervé, qui lors estoit en prieres dans l'Oratoire, entendant ce cry, sort dehors, &, informé comme tout s'estoit passé, rentre dedans, redouble sa priere, priant Dieu de ne permettre, à son occasion, ce dommage arrivé à son bon Oncle & Hoste. Comme il prioit ainsi, voilà venu le Loup à grand erre ; ce que voyant Guiharan crioit au Saint qu'il fermast la porte de la Chapelle sur soy ; mais le Saint luy répondit : "Non, non ; il ne vient pas pour mal faire, mais pour amender le tort qu'il nous a fait : amenez-le, & vous en servez comme vous faisiez de l'Asne," ce qu'il fit ; & estoit chose admirable de voir ce Loup vivre en mesme estable avec les Moutons, sans leur mal faire, traîner la charruë, porter les faix & faire tout autre service comme une beste domestique.
VIII. Cependant, saint Wlphroëdus fit son message, visita sa sur, la mere de saint Hervén & luy fit les recommandations de son fils, ce qui la réjoüit grandement, quoy qu'elle fust fort malade, affoiblie & attenuée d'austeritez & penitences, & pria son frere S. Wlphroëdus de luy faire venir son fils : ce qu'il promit de faire. S. Wlphroëdus, estant de retour au logis & entendant ce qui s'estoit passé touchant le Loup & l'Asne, remercia Dieu de ce miracle ; puis emmena saint Hervé vers sa mere, à laquelle il raconta la revelation qu'il avoit eüe, qu'elle devoit, dans peu de temps, passer de cette vie, & avoit obtenuë pardon de ses pechez ; la bonne Dame receut à grande joye ces nouvelles, luy donna sa benediction & le conjura de demeurer avec son Oncle, saint Wlphroëdus, jusques à ce qu'elle fust morte : ce qu'il fit, demeurant en cet Hermitage avec quelques autres Religieux, cependant que saint Wlphroëdus fit un voyage en une forest, nommé la forest Sant-Divi. Estant en cét Hermitage, l'Ange luy revela le jour du decés de sa mere, dont il avertit les autres Moynes qui estoient avec luy, les envoyant deux à deux, toutes les nuits, pour veiller & prier en sa cellule, & le soir dont elle deceda, le lendemain fut veuë, par tous les voisins, une belle échelle brillante dessus son Oratoire, laquelle touchoit d'un bout au Ciel, & par icelle montoient & descendoient les Anges chantans des Motets & Cantiques tres-melodieux, le Saint l'alla voir, luy fit administrer le saint Viatique, &, estant morte, l'ensevelit en ce mesme Oratoire (qui est à present l'Eglise Paroissiale de Land-Hoüarné) où, à son Tombeau, se sont faits plusieurs Miracles.
IX. Aprés le decés de sa mere, il demeura long-temps en son Oratoire, priant nuit & jour, à son Tombeau ; puis se mit à tenir écolle & instruire les Enfans qui, de toutes parts, venoient vers luy : il vivoit en ce lieu avec quelques autres Moynes, en grande Sainteté & perfection, étonnant tout le Païs par les grands Miracles que Dieu faisoit par luy. Un jour, il eut revelation du decés de son Oncles saint Wlphroëdus. Se voyant trop frequenté en ce lieu par un monde de peuple qui le venoit voir, il se resolut de quitter cét Oratoire & en chercher un autre plus écarté du monde : il sortit donc, avec tous ses Moynes, &, voulant aller visiter l'Oratoire & Sepulchre de saint Wlphroëdus, il s'égara dans le desert ; mais, ayant rencontré quelques Bergers, il les pria de le conduire à l'Oratoire du Saint, ce qu'ils firent ; mais ce lieu saint avoit esté tellement negligé, qu'il estoit tout tombé par terre, & ses ruïnes avoient tellement couvert le pavé, qu'on ne pouvoit discerner l'endroit où estoit enterré le saint Corps. Sur ces entrefaites, le Saint se prosterne en Oraison, pendant laquelle, la terre trembla si fort, qu'elle jetta par terre tous ceux qui estoient dans l'Oratoire, &, à l'endroit où estoit ensevely le Saint, la terre s'ouvrit, & de cette ouverture sortit une odeur suave et odoriferante que rien plus, & dura un mois entier. Saint Hervé, ayant, par un Miracle si manifeste, connû & trouvé le Sepulchre de son Maistre & Oncle, l'acocmoda de pierres, & fut depuis illustré de grands Miracles.
X. De là, il alla à Saint-Paul, Ville principale de l'Evesché de Leon, voir son Evesque, lequel le receut benignement & luy confera les Ordres Mineures jusqu'à l'exorciste inclusivement : car jamais il ne voulut passer outre, ny estre promeu plus avant, s'en estimant indigne. Sur son retour, luy arriva une chose fort notable, car, estant fort loin de Saint-Paul, il dist à ses Moynes : "Sus (mes Freres) il m'ennuye d'estre toûjours courant & vagabond de la sorte ; prions Dieu qu'il nous vueille reveler en quel lieu nous pourrons nous habituer pour le servir tout le reste de nos jours." Ils se mirent tous en prieres, & voilà qu'une voix fut ouye, disant : "va toûjours droit vers l'Orient, &, où je te diray, par deux fois, te reposer, là tu t'habitueras." Aprés les actions de graces, ils continuerent à cheminer, rebroussant droit à l'Orient, &, comme ils furent bien loin, ils s'assirent en un champ plein de bled, se délassans à l'ombre, où fut entenduë une voix du Ciel qui disoit clairement & intelligiblement : "Chommit azé, chommit azé", c'est à dire "demeurez-là, arrestez-vous là;" dont ils rendirent graces à Dieu, &, estans alterez du chaud & du chemin, le Saint, par ses prieres, leur obtint une fraische fontaine dans ce champ, lequel appartenoit à un honneste personnage, nommé Innoco : le Saint le fit appeller, &, luy ayant fait sçavoir la volonté de Dieu, le supplia de luy donner un quartier de ce champ pour y édifier un petit Monastere pour soy & ses Moynes.
XI. "Ouy bien (dit Innoco) mais vous ne dites pas que mon bled est encore tout vert, &, par ainsi, ce que vous en couperez à cette heure sera perdu ; patientez un peu jusques à l'Aoust prochain. Non, non (dit saint Hervé) il n'en ira pas ainsi : car tout autant de bled que je vous couperay maintenant, autant vous en rendray-je de sec & meur au temps de la moisson." A cela, il s'accorda, & tous commencerent à arracher du bled, lequel ils lierent par faisceaux & gerbes, & les mirent à part, & Dieu les favorisa tellement, qu'au temps de la moisson ces gerbes qui avoient esté cueillies toutes vertes, non seulement devinrent meures, mais outre s'enflerent & multiplierent tellement, que d'une on en fit deux, ce que voyant Innoco, & la fontaine miraculeuse de saint Hervé, remercia Dieu qui luy avoit envoyé ces saints Hommes ; donna tout le champ au Saint, avec le village prochain, & promit leur faire bastir une belle Eglise à ses frais & dépens. Comme le Saint estoit, un jour, avec ses ouvriers qui travailloient, un Seigneur du pays, poursuivant à la piste deux voleurs qui avoient volé les joyaux de sa femme, passa par là avec une grande suite, sans saluer le Saint, ny le regarder. Comme il vouloit avancer chemin, une nuée si épaisse l'environna, que les chevaux ne sçavoient où aller, ils avoient beau piquer ; enfin, quelqu'un dans sa suite luy dist, que c'estoit sans doute en punition de ce qu'ils avoient passé devant le Saint sans le saluer ; il rebrousse donc son chemin vers saint hervén met pied à terre, se jette à ses pieds, luy demande pardon ; le Saint le releve, &, par son Oraison, contraint les voleurs à se presenter, leur sauve la vie & rend les joyaux à ce Seigneur, qui s'appelloit Tyrmallonus.
XII. Ne voalnt estre trop à charge à son bien-facteur Innoco, il se resolut de faire une queste par le pays circonvoisin, pour aider à la construction de son Monastere ; il se fit conduire à travers la Montagne d'Aré, au pays de Cornoüaille, où incontinent le bruit de son arrivée fut répendu par tout. Il logea, une fois, en un Manoir nommé Lannguedrec, chez un grand Seigneur, nommé Woigonus, qui le receut fort honorablement, le regardant non comme un homme, mais comme un Saint, grand amy & serviteur de Dieu qu'il étoit : ce Manoir étoit fort bien emboisé & avoit plusieurs estangs & viviers dans ses bois, auxquels se trouvoit grand nombre de grenoüilles qui, de leurs croacemens, estoient fort importunes ; un soir, comme on soupoit, ces bestioles ayans commencé leur musique, le Seigneur representa cette incommodité au Saint, lequel se mit en prieres, &, tout incontinent, elles se teurent aussi court, comme si on leur eust coupé la gorge ; mais un certain de la compagnie, voyant ce miracle, dit hautement : "Or sus, si, à cette heure, toutes les autres ne faisans bruit, une seule vient à croacer, je croiray que cet homme est Saint." A grand peine eut-il achevé cette parole, que voicy une seule qui se prit incessament à criailler & continua depuis toûjours : lesquels miracles veus par le Seigneur Woigonus, il donna au Saint autant de bois en sa forest, qu'il luy en faudroit, &, outre ce, plusieurs Terres & Convenants, se recommandant à ses prieres.
XIII. Retournant de Cornoüaille, il passa par la Cour d'un Comte, nommé Helenus, qui le receut à grande joye & luy fit le meilleur accueil dont il se pût aviser : saint Hervé luy dit en l'oreille : "Seigneur Comte, je vous suis venu voir pour vous delivrer, vous & les vostres, d'un tres-grand danger auquel vous estes : car Dieu m'a revelé qu'en vostre maison y a un diable en forme humaine, qui vous sert comme domestique." Le Comte resta bien estonné de cela ; mais n'en fit point de semblant : on couvre les tables, la compagnie se sied ; saint Hervé demande à boire ; le diable (en forme de page) luy en apporte ; le Saint, élevant la main, fait le signe de la Croix sur la coupe qui se brise en pieces & gaste le vin. Le Comte, bien estonné, commande qu'on redouble ; le mesme avint à la seconde & troisiéme fois, lors, saint Hervé, empoignant le compagnon, le conjure de declarer qui il estoit & ce qu'il cherchoit en cette maison : "Je suis (dit-il) un Diable d'enfer qui excite aux crapules & gourmandises & provosque aux noises, discords & querelles ; &, puisqu'à mon grand regret, la vertu de Dieu me force, par ce sien serviteur, à vous le declarer, j'avois appresté ce brevage tout exprés, duquel si vous en eussiez beu, vous vous fussiez tous entretuez avant que sortir de ce lieu." Cela dit, le Saint luy commanda, de la part de Dieu, de quitter cette maison pour n'y plus retourner, ce qu'il fit, criant par l'air : "Hervé, Hervé, serviteur de Dieu, pourquoy me menes-tu une si rude guerre ?" Le Comte Helenus, se voyant délivré d'un si cruel ennemy, remercia Dieu & saint Hervé, lequel, prenant congé de luy, se retira en son Monastere.
XIV. Il decouvrit une semblable fraude au Monastere de saint Majan : car l'estant allé voir, par le commandement de Dieu, que l'Ange luy avoit manifesté, il eut revelation que, parmy les domestiques de ce saint Abbé, il y avoit un diable en forme humaine, ce qu'ilmanifesta à saint Majan, lequel, ayant fait venir tous ses domestiques, les presenta à saint Hervé, les faisant passer tous un à un devant luy. Le Saint les interrogea tous de leur pays, leurs noms & leur vacation ; le Diable, craignant de se presenter devant le Saint, retarda tant qu'il pût ; enfin, il luy fallut paroistre : "J'ay nom Hucan (dit-il) natif d'Hybernie, je suis bon Charpentier, Masson, Serrurier & bon Pilote, & n'y a gueres de mestiers que je ne puisse exercer." "Et bien ! (dit le Saint) puisque tu es si habile & universsel en tous métiers, imprime du doigt le signe de la Croix en ce pavé & adore Jesus-Christ Crucifié." Le miserable s'en voulut fuïr & se cacher ; mais saint hervé l'arresta & dist à saint Majan : "Et bien ! voyez-vous maintenant de quel serviteur vous vous servez : menons-le à vostre voisin l'Abbé saint Geldouin, pour sçavoir de luy ce que nous en ferons." Ils l'y menerent donc, où ayant esté conjuré & ayant confessé qu'il estoit dans ce Monastere pour tromper & séduire les Moynes, on luy déffendit, de la part de Dieu, de se plus trouver là, & fut précipité dans la Mer.
XV. Dans ce temps là, le Comte Comorrus, ayant épousé sainte Triphine, fille de Guerok, Comte de Vennes, sentant cette Dame grosse, d'une cruauté plus que barbare, la tua & son enfant saint Tremoré ; acte si énorme, que Guerok en ayant representé l'atrocité, tous les Evesques de Bretagne s'assemblerent pour chastier cét acte & retrancher ce membre pourri du corps de l'Eglise. Cette assemblée se fit en la montagne appelée Menez-Bré, prés Louargat, entre Belle-Isle & Guengamp, car ils n'eussent osé s'assembler en aucune Ville, de peur de ce Tyran, lequel ayant tué le Roy Johava & tenant Jugduval, son fils, hors du pays, faisoit ce qu'il vouloit par tout ce bas Pays. Son Prélat, Evesque de Leon, semond à ce Synode, manda saint Hervé venir avec luy ; ce qui fut cause qu'il ne pût si-tost arriver : car saint Hervé, estant aveugle et allant toûjours nuds pieds, ne pouvoit marcher si fort que les autres. Estans arrivez, un certain de la compagnie, ayant entendu la cause du retardement de l'Evesque de Leon, se mist en colere, disant : "Quoy ? que nous ayons si long-temps attendu pour cét aveugle ?" S. Hervé ne s'irrita point pour cela ; mais luy dist tout doucement : "Mon Frere, pourquoy me reprochez-vous ma cécicté ? Dieu vou speut-il pas rendre aveugle aussi-bien que moy ? Sçavez-vous pas bien qu'il nous a fait comme il luy a plû, & que nous le devons remercier de ce qu'il a donné l'estre tel que nous l'avons ?" Les autres Evesques tancerent fort ce Personnage, lequel ne tarda gueres sans sentir la pesante main de Dieu sur luy, car incontinent il tomba à terre, le visage tout couvert de sang & perdit la veuë corporelle. Les assistans, voyans que c'estoit une punition divine, supplierent saint Hervé de le guerir : ils se mirent tous en prieres, & le Saint ayant demandé du sel & de l'eau pour benir, on lui repondit, qu'en un lieu si élevé à peine pourroit-on trouver de l'eau ; mais luy, de son bourdon, fit le signe de la Croix en terre, commandant de fouïr en ce lieu, ce qu'ayant esté fait, on y trouva une belle source d'eau, laquelle ayant esté beniste, par le ministere des Evesques présens, le Saint en lava les yeux de cét aveugle et luy rendit la veuë ; &, en memoire de ce miracle, fut, au sommet de cette montagne, édifié une Chapelle en l'honneur de saint Hervé & des saints de Bretagne.
XVI. Le Synode fini, l'Evesque de Leon & saint Hervé s'en retournerent de compagnie ; & s'entretenans familierement, saint Hervé toucha quelques mots à son Evesque des revelations celestes & frequentes visions qu'il avoit ; ce qu'entendant, l'Evesque le supplia de prier Dieu qu'il luy plust l'en faire participant : S. Hervé le luy promist, &, estans arrivez à Saint-Paul, se sequestrerent trois jours de toute humaine conversation, jeûnans & prians tout ce temps, &, le troisiéme jour, sur le midy, ils ouïrent une voix qui leur dist, qu'ils regardassent en haut, ils leverent les yeux, virent le Ciel ouvert & contemplerent, un long-temps, à leur aise, les Ordres & Hierarchies Angeliques, les Patriarches, Prophetes, Apostres, Martyrs, Confesseurs, Vierges & toute la Cour Celeste, &, cependant, ouïrent une si melodieuse harmonie, qu'ils en estoient tous ravis ; & saint Hervé commença à les nommer tous un à un, un Ange luy suggerant & dictant leurs noms ; puis chanterent le Cantique Cantemus Domino, &c., lequel finy le Ciel se referma, & demeura l'Evesque de Leon si ravy de cette vision, qu'à toute peine pouvoit-il retirer ses yeux du Ciel ; enfin, saint Hervé ayant pris congé de luy, s'en retourna en son Monastere. Le Renard ayant attrappé une poule de son monastere, il pria Dieu qu'il luy plust luy reveler le larron qui l'avoit dérobée, & tout incontinent le Renard la vint apporter saine & sauve où il l'avoit prise.
XVII. Enfin, approchant le temps que Dieu le vouloit recompenser, il eut la revelation de sa mort prochaine dans six jours, ce qu'il manifesta au Prestre Hadrian, à Hardian & Gozhuran & à ses autres Moynes. Il avoit une Tante, qui s'appelloit Chrestienne, de nom & de fait, laquelle, ayant entendu nouvelles de sa prochaine mort, se vint jetter à ses pieds, le suppliant qu'il ne permist pas qu'elle luy survescut. "Ce n'est pas à moy (dit-il) que vous devez faire cette requeste ; c'est à Dieu qui seul peut prolonger ou abbreger la vie, comme bon luy semble ; servez-moy seulement en cette derniere mienne maladie, & puis laissez le reste à la sainte volonté de Dieu." Ayant donc recommandé son Monastere & ses Confreres au Prestre Hadrian, il fit la Procession à l'entour de son Hermitage, puis se jetta sur son grabat & fut saisi d'une forte maladie, laquelle l'affoiblit fort ; il manda à Saint-Paul l'Evesque de Leon le venir voir, lequel y arriva le sixiéme jour de sa maladie ; il se Confessa à luy, receut l'Absolution & Benediction Episcopale, le saint Viatique & l'Extréme-Onction, recommanda ses Moynes au saint Prélat, puis, couché sur la cendre & revestu de son Cilice, il rendit son heureux esprit és mains de son Sauveur ; & sa bonne Tante Chrestienne, se jettant à ses pieds, y mourut aussi. Incontinent qu'il eut rendu l'esprit, l'Evesque & les autres Moynes entendirent une Musique melodieuse raisonnant en l'air. Le saint Prélat, avec les saints Abbez Guenegan, Majan, & Mormedus, accompagnez de leur Clergé & Moynes, celebrerent son enterrement, le deposant devant l'Autel de son Oratoire, dans un coffret de pierre, qu'ils lierent bien & fermerent de lames de fer & de plomb. Du depuis, par dessus ce petit Oratoire, fut bastie l'Eglise Parrochiale qui, de son nom, s'appelle Land-Hoüarné, où se voit son Sepulchre, auquel se font encores plusieurs miracles par les merites de ce Saint.
XVIII. Son Corps saint demeura en son Eglise de Land-Hoüarné jusques à l'an 878, que, pour éviter la rage des Normands, il fut porté en la Chapelle Priorale du Chasteau Royal de Brest, où il fut jusques à l'an 1002, que le Duc Geoffroy I du nom, le fit mettre en une grande Chasse d'Argent, historiée des principales actions de sa vie, enrichie de pierreries, & en fit present à son Confesseur & Aumônier Hervé, Evesque de Nantes, lequel le mit au Thresor de sa Cathedrale, parmy les autres Reliques, où il est honorablement conservé, & à une Chapelle en la mesme Eglise, qui est la premiere de la nef à costé droit, bastie par Guillaume Gueguen, jadis Evesque de Nantes, qui y gist en un Sepulchre de Marbre blanc. Ce Saint est ennemy juré des parjures, lesquels, jurans à faux sur sa Chasse, estoient severément punis ; & anciennement les sermens solemnels, par Ordonnance de Justice, se faisoient sur la Chasse de saint Hervé, comme l'a remarqué l'ancien Rituel manuscrit sur vellin de l'Office propre de l'Eglise de Nantes, dressé dés l'an 1225.
Vies des saints de la Bretagne Armorique par Alber Le Grand (1636) - Vè édition de 1901 - Quimper
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