LA VIE DE SAINT MAUDEZ
Anachorete, Confesseur, le 18. jour de Novembre.
Saint Maudez estoit Irlandois, fils d'unRoy de la province qu'on nomme à present Ultonie, lequel s'appelloit Ardæus, & sa mere Getuse, ou (selon le Breviaire de Poitiers) Vernosa, Princesse vertueuse & devote, aussi-bien que son mary ; Dieu leur donna dix enfans, dont le dernier fut nostre S. Maudez, lequel ils consacrerent à Dieu, comme la dixme de leurs enfans, l'élevant avec grande solicitude jusqu'à l'âge de sept ans, qu'ils le mirent en pension en un Monastere, où on plaçoit, de bonne heure, les enfans des Princes & grands Seigneurs du Royaume, pour estre instruits & élevez en la crainte de Dieu ès estudes des bonnes lettres ; en quoy Maudez excelloit par dessus tous ses condisciples. Ayant passé six années en ce Monastere, & fait le cours de ses humanitez & philosophie, ses pere & mere le firent vétir de long, le destinant au service de l'Eglise ; & luy, prenant la tonsure Clericale, se voüa entierement au service de Dieu & se retira totalement de la conversation des Princes & Seigneurs de la cour de son pere, vacquant, nuit & jour, en prieres & oraisons, avec six de ses serviteurs domestiques, en un quartier du palais royal que son pere luy avoit laissé.
II. Il passa quelques années en la maison paternelle en semblables exercices, se disposant à recevoir les Ordres sacrez, qui luy furent successivement conferez par l'Archevêque Metropolitain du Royaume. Estant Prestre, il commença à prescher d'une ferveur & zele extréme, reformant, par sa vie & ses Predications, les murs dissolues de la cour, invitant un chacun en l'Amour de Dieu & de la vertu ; mais, ne pouvant vacquer selon son désir à l'Oraison, estant en son pays & parmi le tracas de la cour, il se resolut de quitter sa patrie d'un exil volontaire ; &, ayant communiqué à Dieu ce sien dessein par le moyen de l'Oraison, il se resolut de l'executer, &, de peur d'estre découvert, il se déguisa & se rendit au prochain port de mer, où, ayant trouvé un vaisseau prest à faire voile vers la Bretagne Armorique, il s'y embarqua &, d'un bon vent, le 3[è] jour, il arriva au rivage de Dol, d'où il alla au Monastere de saint Samson, &, depuis, visita la pluspart des Monastere de la haute Bretagne & de la basse.
III .Allant par le pays, il visitoit les Evesques, &, de leur permission & consentement, preschoit le peuple, qui le suivoit en grande multitude, pour ouïr ses Predications & recevoir la guerison de leurs infirmitez. Estant arrivé en l'Evesché de Treguer, il alla voir S. Tugduval en la ville du Coz-gueaudet, ou Lexobie, & y fut receu fort humainement du saint Evesque, qui luy permit de prescher par tout son Diocese, &, pour retraite, luy donna son Abbaye de Trecor. Saint Maudez s'acquitta dignement de cette charge, &, ayant parcouru tout l'Evesché, se retira audit Monastere, où l'abbé S. Ruelin le receut à bras ouverts, remerciant Dieu de luy avoir adressé un si parfait Religieux. Ayant demeuré quelque temps en ce Monastere, il demanda congé à son Abbé de se retirer en quelque lieu desert & escarté, pour vacquer plus à loisir à Dieu ; saint Ruelin le luy accorda & luy enseigna un lieu fort solitaire, distant trois lieuës du Monastere de Trecor, situé sur le rivage de la mer Britanique, à l'extrêmité de la paroisse de Plou-Bihan, entre les rivieres de Jaudy & Trew.
IV. En ce lieu (qui, encore à present, s'appelle Ilis-Modez, c'est-à-dire, Eglise de Maudez), qui est une Paroisse au Dioces de Dol, és enclaves de Treguer, le Saint édifia un Oratoire, & une petite Cellule auprés, où il vacquoit nuit & jour, à prieres ; & n'y demeura gueres, que sa sainteté ne le fit reconnoître par toute la contrée, de sorte que des Paroisses voisines, tant de Treguer, que du Comté de Goëlo, on le venoit visiter en sa solitude, les uns pour estre par luy instruits, les autres pour avoir resolution de leurs scrupules, aucuns pour se recommander à ses prieres, & les malades & oppressez de quelques infirmitez que ce fussent, pour recevoir parfaite santé : il guerit des paralytiques, illumina des aveugles, rendit l'ouye aux sourds, & chassoit les diables des corps qu'ils possedoient. Ces fréquentes visites interrompans sa tranquilité & repos, il voulut se retirer en un lieu plus escarté ; il fut à Trecor en conferer avec S. Ruelin, qui approuva son dessein & l'exhorta à l'executer.
V. Il quitta donc sa demeure de Land-Modez ; la mer s'estant retirée, il passa en une isle distante de terre ferme d'une lieuë de Bretagne, laquelle isle estoit inaccessible à tout homme, à cause de la multitude de serpens qui y avoient leur refuge ; S. Maudez y estant arrivé, chassa, par sa priere, tous ces serpens, puis bastit un petit Oratoire, & une Cellule auprés, où il demeura le reste de ses jours, passant, quelque fois, en terre ferme pour prescher les villageois par les champs. Nonobstant l'accez tant difficile à cette isle, plusieurs se rendirent devers luy, desireux d'embrasser la perfection de la vie Religieuse sous sa conduite ; de sorte qu'il luy fallut édifier plusieurs Cellules pour recevoir ses Religieux, lesquels à l'ayde des habitans des Paroisses circonvoisines & des Insulaires de Bréhat, édifierent leur Eglise plus belle qu'elle n'estoit auparavant.
VI. Nonobstant que cette isle fut de toute part environnée d'eau salée, il obtint de Dieu, par ses prieres, un puits d'eau potable, pour le service & commodité de ses Religieux. La nuit, après Matines & les prieres ordinaires, il s'alloit coucher en une caverne dans un roc, du costé du nord, vers la grande mer, qu'encore à present on nomme Guelé Sant Modez, c'est-à-dire, lit de saint Maudez, n'ayant que la froide pierre pour matelas & chevet, & voit-on encore, en cette pierre, la marque de son Corps. Il vescut en ce lieu long-temps en grande Sainteté, & enfin tomba malade, &, estant à l'extrêmité, il exhorta ses Religeux à l'Amour de Dieu & perseverance en l'heureux estat où il les avoit appellez ; puis, demanda le saint Sacrement de l'Autel en Viatique, receut l'Extrême-Onction & deceda en paix, ayant les yeux sur l'Image du Crucifix. Ses Religieux l'ensevelirent en son Eglise en cette Isle, où Dieu a, depuis, par plusieurs signalez miracles, manifesté sa Gloire.
VII. Dans cette isle, on voit le puits de saint Maudez, qu'il impetra par ses prieres pour la commodité de ses Religieux, lesquels ne trouvoient point d'eau potable en ce lieu. Un corsaire ayant pris terre à la coste de Goëlo, pendant les guerres civiles d'entre le Duc Jean, surnommé le Conquerant (lors seulement Comte de Montfort) & Charles de Blois, fit aussi une course en la Paroisse de Land-Modez ; &, averty qu'en l'isle de Modez il y avoit beaucoup d'argenterie en la Sacristie de son Eglise, il s'y en alla à cheval (car, en basse mer, on peut par fois aller dans l'isle), en dessein de piller & emporter le Tresor. Les habitans des Paroisses qu'il avoit pillées, craignans la prophanation de ce saint Lieu, se mirent à invoquer saint Maudez, qui ne leur manqua à ce besoin ; car ce miserable pyrate, ayant pillé les riches meubles de la Sacristie, s'en retournant, se baissa sur l'arçon de la selle pour regarder dans le puits de saint Maudez, duquel sortit une flamme de feu, qui, en moins de rien, le reduisit en cendre, avec son cheval ; ses compagnons, ayans veu cette vengeance, furent sages aux dépens de leur capitaine & rendirent l'argenterie au Sacriste, puis se retirerent.
VIII. La Bretagne fut privée des Reliques de saint Maudez, l'an 878 que les Moynes abandonnerent entierement l'Isle pour fuïr la rage & cruauté des Normands & Danois, & se retirerent en France, emportans avec eux ce qu'ils avoient de plus cher & precieux, nommément les Reliques de leur saint Pere & patron, lesquelles ils mirent en l'Eglise Archiepiscopale de Bourges, où elles sont gardées en grande reverence. Toutesfois, la Bretagne fut enrichie du chef de saint Maudez, que Alain, comte de Penthiévre & Goëlo, & Perronnelle sa femme, obtinrent des archevesque & Chapitre de Bourges ; laqulle Relique fut, en grande reverence, receuë d'eux & déposée au Monastere de Sainte Marie de Beauport, Ordre de Prémonstré, fondé par lesdits Comte & Comtesse, l'an 1202, en la Paroisse de Plouézek, prés Penpoul en Goëlo. Dans la mesme isle de Modez, se void la Cellule du Saint, bastie en rond, comme une petite tour à deux estages ; les matelots l'appelent Forn-Maudez ; &, quand ils la découvrent, salüent le Saint & implorent son assistance pour passer le Raz de Modez, qui est un courant de mer fort dangereux, entre les isles de Modez & Bréhat.
IX. Je ne veux obmettre icy le miracle continuel que Dieu opere en vertu de ce grand Saint encore à present ; c'est que la terre de cette isle sert d'Antidote & remede trés-souverain contre les morsures, ou piqueures des serpens & toutes sortes de bestes venimeuses ; l'usage en est, qu'on en verse quelque peu en la boisson qu'on veut boire, l'experience de cette merveille se void tous les jours. Cette isle dépend de l'Abbaye de Begard, Ordre de Cysteaux, au Diocese de Treguer. Une demie lieuë de l'isle de saint Maudez, est l'isle Verte, où il y a un petit Monastere de S. François, renommé pour avoir donné commencement à la petite province de Bretagne, ayant esté le premier fondé l'an 1436 comme nous avons dit cy-dessous en nostre catalogue des Evêques de Dol. Il y a des Reliques de ce Saint en plusieurs Eglises de Bretagne, nommément en l'Eglise Abbatiale de Pen-Pont, Ordre de S. Augustin, au Diocese de Saint-Malo, où il en a esté donné notable portion, ensemble avec celles des corps des saints Brieuc, Gobrien, Magloire & Wennolé.
Vies des saints de la Bretagne Armorique par Alber Le Grand (1636) - Vè édition de 1901 - Quimper
| • page précédente • menu • accueil • |