Au
premier siècle de l'ère chrétienne, sous le Pontificat
de saint Pierre, Néron régnant sur l'Empire, Nazaire naquit à
Rome ; son père, nommé Africain, était infidèle
et occupait un rang élevé dans les armées de l'empire.
Sa mère, pieuse femme que l'Eglise honore sous le nom de sainte Perpétue,
avait reçu le baptême des mains de saint Pierre ; cette généreuse
chrétienne veilla avec une tendre sollicitude sur l'âme de son
fils, qui avait un naturel fort doux, un cur droit. Il répondit
aux soins maternels par ces vertus précoces et ces habitudes d'innocence,
qui font le charme et la beauté du jeune âge.
Parvenu à sa neuvième année, Nazaire s'aperçut
que ses parents n'adoraient pas le même Dieu, ne suivaient pas le même
culte ; chacun d'eux, en effet, s'efforçait d'attirer à sa croyance
le jeune enfant : lutte difficile dans laquelle beaucoup succombent et qui prive
bien des âmes de la gloire éternelle ! mais la grâce répondant
sans doute aux ardentes prières de sainte Perpétue, le tira de
cette cruelle incertitude et l'attacha irrévocablement au Dieu qu'adorait
sa mère. Il fut baptisé par saint Lin, devenu pape plus tard,
et la foi, fructifiant au centuple dans ce jeune cur, fit bientôt
de Nazaire un des plus fervents chrétiens de l'Italie.
II. Africain avait vu par là
s'évanouir les espérances d'honneurs et de fortune qu'il avait
conçues et fondées sur l'avenir de son fils. Aussi employa-t-il
les promesses d'abord, puis les menaces, puis les mauvais traitements pour le
détacher de sa foi et le porter au culte des idoles. Nazaire fut inébranlable,
et le père, vaincu par cette fermeté et touché par la grâce,
cessa ses violentes et importunes poursuites ; il lui rendit même toute
son affection, et, secondant le projet hardi qu'il avait conçu d'aller
prêcher l'Evangile, il l'engagea à quitter Rome, accéléra
son départ et lui remit des sommes considérables pour le voyage.
Notre jeune chrétien fit bientôt lepremier pas qui mène
à la vie parfaite ; nouvel athlète, il se dépouilla pour
mieux combattre. Tous les trésors qu'il avait reçu de son père
furent distribués aux pauvres ; et, libre enfin de n'écouter que
les saintes inspirations de son zèle, il parcourut l'Italie, semant la
foi parmi ces peuples idolâtres, les instruisant par sa parole, les édifiant
par ses vertus. Malheureusement les détails nou smanquent sur ses courses
apostoliques.
III. Nous le retrouvons, dix ans après,
à Milan. Le préfet de cette ville, informé qu'il détruisait
le culte des dieux, le cite à son tribunal, et après l'avoir fait
cruellement frapper, il le chasse de la ville avec ignominie. Heureux et plein
de joie d'avoir été jugé digne de souffrir, lui aussi,
pour la gloire de son divin Maître, Nazaire sortit de Milan, quitta l'Itralie
et se rendit d'abord à Cimiès, petite ville située près
de Nice, dans la Gaule cisalpine. Ce fut là, d'après nos traditions,
et non à Genève, qu'une dame lui amena son fils Celse, le priant
de l'instruire, de le baptiser, et, s'il le voulait bien, de se l'attacher comme
son disciple. La docilité du fils répondant à la foi de
sa mère, Nazaire prit Celse avec lui ; il ne devait plus s'en séparer.
Les conversions s'étant multipliées, le gouverneur de Cimiès
s'en effraya ; l'apôtre fut en conséquence arrêté
de nouveau, puis battu de verges et soumis à de cruelles tortures ; il
aurait payé de la vie son zèle et ses succès si la femme
du gouverneur n'eût fait comprendre à son mari tout l'odieux d'une
pareille persécution contre de jeunes hommes faibleset innocents. A la
prière de l'épouse de ce nouveau Pilate, la liberté fut
rendue aux martyrs, mais à l'expresse condition de ne plus prêcher
à Cimiès.
IV. Profitant de leur délivrance
et se confiant dans celui qui donne aux plus petits des oiseaux leur pâture,
Nazaire et Celse quittent les riches pays des bords de la Méditerranée
et gravissent les rudes sentiers qui conduisent au sommet des Alpes. Toutes
ces montagnes étaient, à l'époque dont nous parlons, couvertes
d'immenses et solitaires forêts ; l'il n'y rencontrait guère
que des glaciers presque éternels, des rochers inaccessibles et des vallées
profondes au milieu desquelles vivaient, dans quelques rares et pauvres villages,
des hommes grossiers et idolâtres. Ce triste aspect ne rebute point Nazaire
et Celse ; ils franchissent tous ces obstacles et pénètrent jusqu'à
Embrun.
Bientôt leur ardente parole, et plus encore leur sainte vie, enfantent
à la foi de nombreux disciples ; ils élèvent dans cette
ville une chapelle au vrai Dieu, et, laissant à d'autres le soin d'arroser
cette divine semence répandue sur une terre préparée à
la sueur de leur front et au péril de leur vie, ils s'en vont, insatiables
de nouvelles conquêtes, évangéliser le pays viennois. C'est
après avoir parcouru en apôtres toute cette province, qu'ils apportèrent
à Genève, idolâtre encore, la vraie doctrine de Jésus-Christ.
De Genève, les deux héros de la vérité se
rendirent à Trèves : ils prirent leur chemin par Autun, où
une respectable tradition veut qu'ils aient annoncé l'Evangiel cent ans
avant saint Bénigne et saint Andoche. Pourquoi, en effet, Nectaire, évêque
d'Autun, aurait-il mis plus tard sa cathédrale sous le vocable de saint
Nazaire ? Pourquoi ce même Nectaire fit-il aussi le voyage de Milan, où
les missionnaires avaient été couronnés par le martyre
? Ne serait-ce point parce qu'il tenait à vénérer les reliques
de celui qu'une tradition alors encore peu éloignée de sa source
désignait comme un des apôtres des Celses ? On croit même
qu'avant d'occuper le siège à Rome, saint Lin, celui-là
même qui baptisa saint Nazaire, l'avait précédé en
Gaule et y avait répandu la divine semence de l'Evangile.
V. Mais suivons Nazaire et Celse à
Trèves : cette ville était alors le siège du préfet
du prétoire de la Gaule-Belgique. Les succès de leur prédication,
leurs miracles éclatants, la construction d'une chapelle, soulevèrent
contre eux les passions idolâtres de la foule. Cornélius, gouverneur
de la ville, à qui on les dénonce, en prévient le préfet.
Celui-ci envoie aussitôt cent hommes armés se saisir de Nazaire.
On lui lie les mains derrière le dos et la troupe l'emmène en
lui disant : "Le préfet te commande de venir à lui".
Il fut ainsi conduit, garotté, dans les prisons de cette ville. Celse,
qui le suivait en pleurant, partagea sa captivité.
Au bout de quelques jours, le préfet, se reprochant de n'avoir
pas livré de suite ces chrétiens au supplice, ordonne qu'on les
lui amène. Ses satellites descendent donc dans les cachots qui renfermaient
les deux confesseurs, et, croyant se rendre plus agréables à leur
maître en exerçant leur cruauté envers les prisonniers,
il les frappent brutalement, les renversent, les foulent sus lerus pieds et
les amènent ensuite, meurtris et sanglants, devant le préfet du
prétoire. Mais, ô merveille ! ils apparaissent à ses yeux,
le visage éblouissant et rayonnant de gloire.
Alors, semblable à ce roi d'Egypte qui attribuait à la magie
les prodiges de la puissance du Dieu du ciel, le païen obstiné endurcit
son âme et fait conduire les martyrs dans un temple, avec ordre exprès
de sacrifier aux dieux de l'empire s'ils ne préféraient la mort.
A peine introduits, Nazaire et Celse se prosternent ; ils prient celui
qui fortifie le chrétien fidèle contre toutes les puissances de
la terre et de l'enfer, et soudain les idoles se renversent et se brisent.
Le préfet, à cette nouvelle, est transporté de fureur
; pour assouvir sa rage, Nazaire et Celse devront périr sous les eaux,
et si, par quelque nouveau sortilège, ils abordent au rivage, un immense
bûcher est prêt ; brûlés vifs, lerus cendres impies
seront jetées au vent.
Un bateau était là
; les deux confesseurs y montent ; on s'éloigne du rivage ; on pousse
vers le confluent de la Sarre et de la Moselle, formant en cet endroit comme
un lac fort étendu ou une petite mer, et on les précipite dans
les profondeurs du fleuve. Au même instant une tempête furieuse
s'élève, elle bat la nacelle et menace de l'engloutir. cependant
les glorieux Martyrs se promenaient calmes et sereins sur les flots affermis.
Epouvantés de ce nouveau prodige et sur le point de périr,
les matelots poussent des cris de détresse, tendent leur bras vers les
saints Confesseurs, les appellent à leur secours. Alors, touchés
de leur foi et de leur repentir, Nazaire et Celse commandent à l'élément
courroucé qui s'apaise, puis ils rentrent dans la barque. On les conduit
à terre et on les conjure, en tremblant, de s'éloigner pour toujours.
VI. Après cet éclatant
miracle qui venait de leur enlever, pour quelque temps encore, la palme du martyre,
Nazaire et Celse reprirent la route de Milan. Arrivés dans cette ville,
ils furent bientôt arrêtés par le juge Anollin, qui avait
reçu les ordres les plus sévères contre les chrétiens.
Il devait les exterminer jusqu'au dernier et surtout prendre garde à
ce qu'ils ne profitassent pas pour prêcher l'Evangile, de la parole qui
leur était donnée dans les interrogatoires qu'on leur faisait
subir.
Nazaire et Celse parurent devant leproconsul fermes et inébranlables.
Ni les caresses, ni les menaces, ni les tortures, ni la vue du dernier supplice
ne purent un seul instant faire chanceler leur foi.
A la lecture du jugement qui les condamnait à avoir la tête
tranchée, les deux saints Martyrs firent éclater des transports
de joie ; ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. "Quel bonheur
pour nous", s'écria Nazaire, "que le Sauveur ait daigné
nous permettre de boire à son calice et de recevoir aujourd'hui la palme
du martyre !" "Je vous rends grâces, ô mon Dieu",
s'écria Celse à son tour, "je vous rends grâces de
ce que, dans un âge peu avancé, vous voulez bien me recevoir dans
votre gloire". Puis s'adressant à Nazaire, qu'il appelait toujours
son père, il lui dit : "Allons, mon bon père, donnons notre
sang pour celui à qui nous devons notre vie, notre salut et la conversion
de tant d'âmes".
Ils furent ensuite conduits sur une place publique, près de laporte
de Rome, et ils y eurent la tête tranchée vers l'an 56 de l'ère
chrétienne et sous l'empire de Néron.
VII. La mort de ces généreux
Martyrs fut un triomphe pour l'Eglise, et leur sang précieux une semence
de chrétiens dont le nombre devait un jour lasser la fureur des persécuteurs,
déconcerter la politique du sénat et finir par subjuguer l'univers
entier.
Les corps des bienheureux Nazaire et Celse furent enlevés pendant
la nuit par les chrétiens et profondément enterrés dans
un jardin situé hors la porte de Rome, dans un lieu qu'on appelait les
Trois-Murs. Ils y restèrent longtemps ignorés ; on avait fini
par en perdre le souvenir. Tout ce qu'on en savait, c'est que les possesseurs
de ce jardin défendaient à leurs descendants de vendre jamais
cet héritage dans lequel était enfoui, disaient-ils, un riche
trésor.
Saint Ambroise, archevêque de Milan, instruit par une révélation
divine du lieu où reposaient ces précieuses reliques, s'y transporta
avec tout son clergé et les fit lever de terre en 395. On trouva d'abord
le corps de saint Nazaire intact etparfaitement conservé ; le sang qui,
suivant l'usage de spremiers chrétiens, remplissait une fiole placée
dans son tombeau, était rouge et vermeil comme s'il eût été
versé ce même jour... Dans une autre partie du même jardin,
on avait aussi fait des fouilles et découvert le corps de saint Celse
; réuni à celui de saint Nazaire, ils furent tous deux déposés
dans la basilique des saints Apôtres, que saint Ambroise avait fait construire.
Tiré de l'Histoire hagiologique du diocèse de Gap, par Mgr Depéry
Mgr. Paul Guérin - Les petits Bollandistes : vies des saints - 7è édition - 1876 - Paris
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