LA VIE DE SAINT SAMSON

Archesvesque de Dol, Confesseur, le vingt-huitiéme Juillet.

Le Pape saint Hilaire seant au Thrône Apostolique, & Leon I tenant les resnes de l'Empire ; la Bretagne Armorique florissant sous le regne du Roy Hoël, surnommé le Grand, Ammonius, homme riche & Noble qui avoit esté, trente-sept ans en compagnie de sa femme Anne, sans avoir d'enfans, quoy qu'il en desirast pour succeder à ses grands moyens, se resolut, avec elle, de mener une vie solitaire et privée, passer le reste de leur vie au service de Dieu & distribuer leurs biens aux pauvres Monasteres & Hospitaux. Ils oüirent faire recit d'un saint Personnage, lequel l'on disoit estre doüé de l'esprit de Prophetie, & qui donnoit de bons avis & instructions trés-utiles à ceux qui l'alloient consulter. Ammonius & sa femme l'allerent voir en son Monastere, qui estoit au Diocese de Leon, &, luy ayans départy une grosse aumône pour les necessitez de ses Religieux, conferent avec luy tout à loisir & luy raconterent le long-temps qu'il y avoit qu'ils étoient ensemble, sans que leur Mariage eust esté beny de lignée ; le saint Homme les consola & leur conseilla de faire une verge ou gaule d'argent, de la hauteur d'Anne, puis la vendre & en donner l'argent aux pauvres pour l'amour de Dieu, leur promettant de prier pour eux, &, aprés qu'ils eurent esté trois jours audit Monastere, il les congedia.

II. La nuit suivante, Anne, recreuë du travail du chemin, s'endormit d'un profond sommeil ; pendant lequel, il luy fut avis qu'un Ange luy estoit apparû & luy avoit revelé qu'elle concevroit & enfanteroit un fils, qui seroit nommé Samson & seroit grand Serviteur de Dieu. Estant éveillée, elle raconta à son mary ce qui luy estoit arrivé, lequel ne sceut bonnement qu'en penser ; mais, lematin, comme ils s'accoûtroient pour poursuivre leur chemin, le saint personnage, dont nous avons parlé, les vint trouver & confirma la verité de ladite revelation, saluant d'arrivée Anne en ces termes : "O femme ! heureux est ton ventre, & plus heureux le fruit qui en sortira ; car sçaches que, cette nuit, Dieu m'a bien daigné reveler, que, nonobstant ta longue sterilité & le grand âge de toy & de ton mary, penchant déjà sur la vieillesse, tu auras plusieurs enfans, le premier desquels vous consacrerez à Dieu & nommerez Samson ; quand il sera en âge d'apprendre, l'envoyrez à l'écolle, d'autant qu'il doit estre Evesque, & profiter à plusieurs nations". Cette prédiction les réjoüit grandement, dont ils rendirent graces à Dieu & au saint Homme, &, estans de retour au logis, firent faire trois verges d'argent, telles que leur avoit esté conseillé, & en distribuerent le prix aux pauvres.

III . Cependant, Anne conceut, &, au bout de neuf mois, accoucha heureusement d'un fils, en sa maison qui estoit és confins du Dioces de Vennes, vers la Cornoüaille, l'an de grace 495, au grand contentement de ses parens & amis & estonnement de tous ceux à qui la sterilité & grand âge de ces deux mariez estoient connûs ; ils le nommerent Samson, ainsi qu'il leur avoit esté commandé de faire, & le nourrirent & éleverent soigneusement en la maison, jusques à l'âge de cinq ans, qu'il pria son pere de l'envoyer à l'écolle ; lequel le voulut divertir de ce dessein, desirant l'occuper aux affaires du monde ; mais sa mere, memorative des paroles de l'Ange & du saint Religieux, qui, par ses prieres, l'avoit obtenu de Dieu, vouloit qu'on fist la volonté de l'enfant & le laissast faire élection de tel genre de vie qu'il voudroit, d'autant qu'il étoit guidé du Ciel. Le pere persistoit opiniâtrement en sa resolution, &, sur ce sujet, y eut plusieurs contestations entre luy & sa femme ; mais Dieu termina ce different, car Ammonius dormant un jour en son Cabinet, vid en songe un Ange, lequel le reprit rudement de ce qu'il s'opposoit au dessein de son fils, "luy commandant de passer la Mer & le mener en la Grand' Bretagne au saint Abbé Hydultus, Homme saint & versé en toutes sciences divines & humaines, le menaçant de le punir rigoureusement, s'il y manquoit". Ammonius, estant éveillé, resta fort épouventé des menaces de l'Ange, & appellant sa femme, luy raconta son songe, &, dés le jour mesme, fit les préparatifs de son voyage, prenant son fils Samson, &, traversant la Cornoüaille & le pays de Treguier, s'embarqua au rivage de la Paroisse de Plou-gasnou, &, par un bon vent, arriva en Cornoüaille insulaire, au Monastere de l'Abbé Hydultus, lequel le receut à la porte de l'Eglise, &, remply de l'Esprit de Dieu, tenant sa main sur la teste de l'enfant, commença à prophetiser de luy, disant : "Je vous rends graces (ô mon Dieu) qui avez daigné nous adresser cét Enfant, qui doit, un jour, illuminer cette Isle des rayons de sa sainteté & doctrine & gagner tant d'Ames à vostre service, tant deçà que delà la Mer : Voues estes heureux (mes amis) d'avoir mis au monde ce saint Enfant, qui doit estre l'ornement de vostre race & la gloire de son Pays". Ses Parens, ayans ouy ces merveilles, le laisserent en la charge du bon Abbé Hydultus & repasserent la Mer, pour s'en retourner à leur maison.

IV. Samson eut pour Condisciples en cette écolle Paul Aurelien qui, depuis, fut Evesque de Guic-kastel & de Leon, & Gildas, depuis Abbé de Rhuys, avec lesquels il contracta une sainte amitié, laquelle dura tout le reste de ses jours. Il avoit la memoire si heureuse, qu'il apprit tout l'Alphabet en un jour, &, en un mois, les Rudimens de la Langue Latine, &, en dix ans qu'il demeura en son Monastere, il devint si sçavant, qu'il égaloit en sçavoir les plus doctes de son temps. Il s'occupoit tellement à l'étude, qu'il n'obmettoit l'exercice de l'Oraison, apprenant plus aux pieds d'un Crucifix que parmy la lecture des Philosophes. Un jour, son Maistre & luy, estans tombez sur certaine difficulté, aprés une longue dispute, n'en pouvoient trouver la vraye resolution, ils eurent recours aux livres, mais en vain. Enfin, il eut recours à son refuge ordinaire, se mist en prieres, outre le travail ordinaire de ses études, s'affligea extraordinairement de jeûnes, veilles & autres austeritez, suppliant nostre Seigneur de luy ouvrir le secret de cette difficulté. Il fut exaucé, &, la troisiéme nuit de son jeûne, estant en Oraison, sa Chambre fut remplie d'une grande clarté, &, à mesme temps, une voix frapa ses aureilles, qui luy dit : "Ne t'affliges pas davantage (Serviteur de Dieu) car tout ce que tu demanderas de Dieu tu l'obtiendras, &, quant à l'éclaircissement du doute que tu as, Dieu t'en octroye la resolution". Incontinent, il se leva, rendant graces à Dieu, & alla trouver son Maistre & luy expliqua la difficulté de la question. Dés qu'il fut entré dans le Monastere de saint Hydultus, il commença à vouloir vivre comme les Religieux, &, à mesure qu'il croissoit en âge, il redoubloit son abstinence & ses austeritez ; de quoy ledit Abbé le reprenoit souvent, luy rémonstrant qu'il faisoit trop pour son âge & qu'il moderast un peu ses austeritez pour mieux vaquer à ses études ; mais il supplia son Maistre de luy permettre d'imiter la façon de vivre des Religieux, puisqu'il n'avoit l'honneur de porter l'habit. Un jour, saint Hydultus ayant permis la sortie à ses Ecolliers pour aller cercler un champ & déraciner les mauvaises herbes qui croissoient parmy le Bled, une couleuvre, sortant d'un buisson proche de là, se glissa sous la robbe d'un de ces enfans & le mordit en une jambe, laquelle enfla fort grosse, & le venin s'estant répandu subitement par tout le corps, il tomba à terre demi-mort : ce que voyant saint Samson, il mist les genoux en terre & pria, avec larmes, pour son condisciple, perseverant en Oraison trois heures entieres ; puis, appliquant de l'huile sainte & de l'eau beniste sur la morsure, en fit distiller le venin goutte à goutte, & le patient fut entierement guery.

V. Ayant achevé le cours de ses estudes, son pere le voulut faire retourner au logis ; mais il obtint de luy congé de demeurer encore quelque temps avec son bon Maistre, luy declarant qu'il se vouloit rendre Religieux, à quoy ses parens n'oserent contredire, se souvenans des paroles que l'Ange leur avoit annoncées touchant leur fils. Il alla, par le commandement de son Maistre, à Eborac, à present nommé Yorkh, voir saint Dubrice, Archevesque dudit lieu, lequel luy confera les quatres Ordres Mineures & le Subdiaconat ; &, lorsqu'il fut fait Diacre, un Pigeon blanc & luisant, beau par excellence, descendit visiblement sur luy & se reposa sur son chef, durant son Ordination, au grand estonnement de tous les assistans. Ce fut alors que, disant tout à fait adieu au monde, il se jetta aux pieds de son Maistre saint Hydulte & luy demanda l'habit de son Ordre, lequel il obtenut, & fut vétu, au grand contentement de tous les Religieux ; &, au bout de l'année, fit profession, puis receut l'Ordre de Prestrise des maints dudit saint Dubrice, le Saint Esprit paroissant, de rechef, visiblement sur luy en forme d'une Colombe de grande beauté. Ce fut alors qu'il redoubla ses ferveurs & se rendit inimitable à tous les autres Moynes, qui avoient les yeux collez sur luy, comme sur un vray miroir de perfection & observance Reguliere. Il les devançoit tous en humilité, modestie, patience, charité & autres vertus ; sa vie estoit une Oraison continuelle, en laquelle il perseveroit des nuitées entieres ; on ne le trouvoit jamais en oisiveté, mais toûjours occupé en quelque chose. Que diray-je de son abstinence ? Certes, je craindrois d'en dire ce que j'en ay lû, de peur de n'être crû, si je n'avois pour garents des Autheurs trés-graves & irreprochables. Jamais il ne coucha en lit ; seulement, lorsque le sommeil le pressoit, il appuyoit sa teste à quelque paroy pour rabattre quelque peu le sommeil ; puis, se reveillant incontinent, il se remettoit à l'étude ou à l'Oraison. Depuis qu'il fut Moyne, il ne mangea jamais chair ny poisson, ny chose qui eust vie sensitive. Il jeûnoit, aucune fois, deux jours de suite, par trois fois, &, autre fois, passoit les semaines sans manger rien du tout, &, le Caresme, il ne prenoit que deux ou trois repas pour tout, plus, pour donner quelques forces à son corps debile & attenué, que par delectation qu'il prit aux vivres.

VI. Il garda inviolablement le riche joyau de la Chasteté, tant de corps que d'esprit, estant si retenu qu'il ne vouloit voir ny parler à aucune femme qu'en presence de ses anciens, & ce encore fort rarement. L'éclat des vertus dont il estoit doüé ébloüit la veuë chassieuse de quelques Religieux de son Monastere, jusques mesme à attenter sur sa vie, car il s'en trouva deux si miserables, que de le vouloir empoisonner, dont l'un qui estoit Prestre fournit le poison, si vehément, qu'en ayant fait l'épreuve sur un chien, il mourut tout sur le champ, si-tost qu'il en eut mangé ; l'autre estoit Convers ou Frere Lay, depencier du couvent, lequel, ayant mélé ce poison dans la portion du Saint, ne manqua à la luy servir au Refectoir : Dieu revela à saint Samson ce qui se passoit, lequel, faisant le signe de la Croix sur son picher de terre, il creva, & le poison parut aux yeux de toute l'assistance. Le miserable Frater, ayant vû ce miracle, reconnût sa faute, se jetta aux pieds de S. Samson, luy demanda pardon, receut humblement & accomplit la penitence que l'Abbé luy voulut enjoindre ; mais son complice, bien fasché d'avoir manqué son couop, resta obstiné en sa malice, &, comme une abysme attire l'autre, & celuy qui tourne le dos à Dieu va de mal en pis, entassant crime sur crime, il fut si effronté que de se presenter à l'Autel, le Dimanche suivant, & celebra la Messe ; mais sa temerité ne demeura pas impunie, car le Diable entra en son corps, lequel déjà possedoit son Ame, & le tourmenta si horriblement, qu'il se dechiroit à belles dents. Saint Samson prenant pitié de luy, oublieux du mauvais tour qu'il avoit voulu joüer à son préjudice, pria pour luy, & l'ayant oint d'Huile sainte & arrousé d'eau benite, le delivra.

VII. Quelque temps aprés, desireux de vivre solitaire, se voyant trop connu & frequenté en ce lieu, il demanda congé à son Abbé saint Hyldute de se retirer au Monastere du saint Abbé Pyron, qui gouvernoit nombre de Moynes en une Isle dans la mer : ce qu'Hyldute lui accorda, ayant esté averty par un Ange de ne l'éconduire de choses qu'il luy pût demander. Il sortit donc avec la Benediction dudit Abbé, regretté de tous les Religieux & fut bien receu de l'Abbé Pyron & de toute sa Congregation. Il n'avoit gueres esté en ce Monastere, qu'un Messager le vint trouver, qui luy apporta nouvelles que son pere, qui estoit malade à l'extrémité, le désiroit voir encore une fois avant de mourir, ne se voulant mesme disposer à ce passage qu'il ne fust present. L'Abbé luy permist de l'aller voir & luy donna pour compagnon un Religieux Diacre, avec lequel il passa la Mer et arriva en la Bretagne Armorique, chez son pere, lequel il consola & guerit, tant au corps qu'à l'Ame, car le bon homme se confessa d'un gros peché qu'il avoit, depuis long-temps celé en ses précédentes Confessions, &, de plus, s'enflamma si bien en l'Amour de Dieu, que, de consentement mutuel, il se sépara de sa femme & se fist Religieux avec cinq de ses fils, freres de saint Samson, & sa mere se rendi en un Monastere de Vierges, où elle persevera, le reste de ses jours, au service de Dieu. Il restoit encore une petite fille, laquelle il sceut, par revelation, se devoir abandonner à ses plaisirs & enfin se perdre : toutefois, il la recommanda à ses parens comme creature de Dieu. En ce voyage, comme ils passoient par une vaste Forest, allans chez Ammonius, un monstre ayant forme de femme s'accosta d'eux & chemina, quelques temps, ensemble avec eux, &, lorsque moins ils se doutoient, attaqua le Diacre & le blessa griefvement : saint Samson, sans autres armes que le signe de la Croix, luy donna la chasse, guerit son compagnon, &, par ses prieres, luy obtenut courage pour pousuivre le voyage ; &, quand ils s'en retournerent par la mesme Forest, ils firent rencontre d'un horrible Dragon, lequel, roulant les yeux dans la teste, s'en vint vers eux, gueule beante, pour les devoir devorer ; saint Samson ne s'en épouventa pas, seulement fit, du bout de son baston, un cercle sur la poussiere & commanda au Dragon de s'y ramasser ; ce qu'il fit, & lors, faisant le signe de la Croix sur luy, il créva.

VIII. Estant arrivé au Monastere, l'Abbé Pyron tomba malade, &, peu de jours aprés, alla de vie à trépas, & les Religieux éleurent en sa place saint Samson, quoy que contre sa volonté &, aprés une longue resistance ; enfin il receut la benediction Abbatiale & regit prudemment son Abbaye l'espace d'un an & demy, puis s'en demist volontairement pour se retirer en solitude. Une fois, il vint si grande abondance de pauvres demander l'aumône à la porte du Monastere, que le Saint leur ayant distribué tout ce qu'il avoit de vivres, voyant qu'il en restoit encore plusieurs qui n'avoient rien eu, il leur donna tout le miel qui se trouva en sondit Monastere ; quelques jours aprés, le Procureur, visitant les vaisseaux d'où il avoit pris ce miel, les trouva tous pleins d'excellent miel ; ce qu'il raconta à tous les religieux, qui attribuerent cette multiplication miraculeuse aux merits de leur Abbé & en endirent graces à Dieu. Il chassa le diable du corps d'un Abbé, &, ayant fait un tour en son Païs, se démist de son Abbaye, & puis fit élire un autre en sa place & s'en alla en un desert, prés d'un vieil Château ruïné, où il édifia une petite Cellule & un Oratoire, &, n'y ayant point d'eau potable, il obtint, par ses prieres, une belle fontaine. Il passa quelques années en cette solitude, sans en sortir que les Dimanches & Festes commandées de l'Eglise, qu'il alloit au Monastere celebrer la Sainte Messe & assister au Service Divin. Sortant de ce desert, il alla Prêcher quelques Idolâtres, lesquels il convertit, & fonda un Monastere en leur Païs, auquel il demeura quelque temps & y fit plusieurs miracles pour confirmer ces nouveaux convertis en la Foy, car il extermina un Dragon qui faisoit un grand dégast par le Païs, lui commandant, par la vertu de Jesus-Christ, de se precipiter dans la mer, à quoy il obeit ; & le pain ayant manqué en son Monastere, il en impetra miraculeusement par ses prieres, comme aussi une fontaine d'eau douce. Un voleur, ayant dérobé une Croix d'argent doré que le S. Abbé avoit beniste, ne porta gueres loin la peine de ce sacrilege ; car, passant un bras d'eau fermément glacé, la glace créva sous ses pieds &, tombant dedans, il se noya, & la Croix, trouvée sur la glace, fut raportée à l'Eglise.

IX. Saint Dubrice, Archevéque d'Eborac ou Yorkh, avoit un Néveu, nommé Morinus, lequel il avoit fait étudier, en intention d'en faire un homme de bien & bon Ecclesiastique, & luy avoit conferé les Ordres jusques au Diaconat inclusivement ; la curiosité porta cét esprit à lire quelques livres de Magie & y prit si bon goust, qu'il devint grand Magicien, à couvert neanmoins, sans s'oser manifester, crainte d'necourir l'inimité de son Oncle & décheoir des benefices qu'il esperoit avoir de luy ; mais il ne sceut si-bien faire l'hypocrite, que S. Samson ne le découvrist : car un jour, estant en l'Eglise, il vit le diable qui estoit assis sur son épaule & luy souffloit aux aureilles, &, à l'heure méme, il connût, par revelation, ce qui se passoit. Le service finy, il l'alla trouver, luy remonstra l'énormité de sa faute, luy disant qu'il avoit veu l'ennemy de son salut luy parler à l'aureille, & si-bien le Prêcha, qu'il le converit, luy fit abjurer sa Magie, brûler tous ses livres & caracteres, & se resoudre à embrasser une salutaire & austere penitence. Une nuit, aprés Matines, les Religieux s'estans retirez en leurs Chambres, il demeura au choeur en priere, &, pendant la plus grande ferveur de son Oraison, il entendit un grand bruit au bas de l'église, comme si toutes les portes se fussent ouvertes, &, tout à l'instant, l'Eglise fut remplie d'une si vive lumiere, que si c'eust esté en plein midy, &, regardant derrière soy, il vit entrer dans l'Eglise trois venerables Evêques, revétus de riches Chappes toutes battuës de pierreries, les Mîtres d'or greslées de perles en teste, & les Crosses de cristal en main, lesquels estans parvenus jusqu'à l'Autel, aprés une profonde reverence, s'y arresterent. Saint samson s'étant approché d'eux, leur demanda humblement qui ils estoient : "Nous sommes (dirent-ils) Pierre, Jean & Jacques, Evêques, Apôtres de Jesus-Christ, qui sommes venus te consacrer Evêque ; partant, dispose-toy hardiment à ton Sacre & à regir les Peuples que Dieu a disposé soûmettre à ta jurisdiction", & ayant dit cela, la vision disparut. Ce fut un présage de ce qui arriva peu de temps aprés : car saint Dubrice, estant tombé malade & sentant sa fin approcher, soigneux du bien de son Eglise, pria ses Chanoines d'élire saint Samson pour leur Prélat, veu qu'il n'en connoissoit autre plus capable que luy, & que Dieu luy avoitt revelé qu'il luy devoit succéder : à quoy ils ne manquerent l'élisans unanimémnet pour leur Archevéque, &, nonobstant sa resistance, l'enleverent de son Monastere & le Sacrerent, au grand contentement de tout le Peuple, qui vid descendre manifestement le Saint-Esprit sur luy, pendant sa Consecration, en forme d'une belle Colombe, ce qui luy étoit déjà arrivé, lors qu'il avoit esté ordonné Diacre & Prestre. Ce luy estoit chose ordinaire, lors qu'il celebroit la Messe, méme avant estre Evêque, de voir les Anges à milliers assister à cét adorable Mystere, &, lors qu'aprés son Sacre, il celebra Pontificalement, les Evesques, Prestres & Moynes qui assistoient à la Messe luy vîrent sortir des flammes de feu de la bouche, des aureilles & des narines, & sa teste environnée de rayons comme un Soleil, & les Anges luy servir à l'Autel.

X. Il gouverna, quelques années, son troupeau en soigneux & vigilant Pasteur, jusques à ce que les Habitans de ce pays là, ayans attiré l'ire de Dieu sur eux pour leurs pechez, furent châtiez d'une cruelle peste qui en emporta plusieurs milliers & deserta, en moins de rien, la meilleure partie de son Archevêché ; ce que voyans ses Chanoines & Religieux, le supplierent de quitter le pays & se retirer en quelque autre Province hors d'un danger si évident, à quoy il ne voulut consentir, assistant paternellement & charitablement son Peuple, visitant & consolant les malades, leur administrant les Sacremens & priant continuellement pour leur salut. Ayant passé le Caresme entier en ces charitables exercices, le jour de Pasques, comme il celebroit la Messe Pontificalement, un Ange luy apparut & luy dit : "Samson serviteur de Dieu, ne fais point de difficulté de satisfaire aux importunes requestes de tes Freres ; monte avec eux sur Mer & passe en la Bretagne Armorique, d'autant que Dieu se veut servir de toy pour le bien des Habitans de ladite Province, à sa plus grande Gloire". Le saint Prélat, ayant receu ce commandement du Ciel, se disposa pour l'executer, &, l'ayant manifesté à ses Chanoines & Religieux, il donna ordre aux affaires de son Eglise d'Eborac & monta en Mer avec ceux qui le voulurent suivre, &, d'un bon vent, fut, en peu de temps, porté au rivage de la Bretagne Armorique. Ayant posé l'ancre à l'emboucheure d'une riviere, descendit à terre, &, trouvant sur le rivage un personnage, nommé Privatus, fort triste & desolé, il luy demanda ce qu'il faisoit là & quel estoit le sujet de sa tristesse ? il luy répondit qu'il attendoit un saint Personnage qui devoit bien-tost venir d'outre-mer, lequel gueriroit sa femme qui estoit lepreuse, & sa fille qui estoit possedée du malin esprit. Saint Samson le consola & le suivit jusques dans sa maison, où ayant prié pour les deux patientes, il les guerit. Privatus, ayant veu ces guerisons miraculeuses, reconnût que saint Samson estoit celuy qu'il attendoit pour guerir sa femme & sa fille, & s'estant mis à genoux devant luy, le remercia, le suppliant de vouloir demeurer en ses terres, qu'il luy donneroit telle place qu'il voudroit pour demeurer. Saint Samson accepta son offre & choisit un lieu où il y avoit un puits tout couvert de ronces & brossailles, y édifia un Monastere, lequel en peu de temps, fut achevé, & s'y logea avec ses Religieux, & ce Monastere s'appella Dol, où, depuis, fut édifiée une Ville qui fut Siége d'Archevesché, comme nous dirons cy-aprés.

XI. Peu aprés qu'il fut arrivé en Bretagne, il alla voir sa mere qui vivoit encore au Monastere où elle s'estoit renduë Religieuse, & trouva que sa soeur s'estoit separée d'elle, pour plus impunément vaquer à ses impudicitez ; il tascha à la convertir, mais n'y gagnant rien, il l'abandonna, & s'en retourna en son Monastere, menant une vie trés-sainte, avec quarante-huit Religieux qu'il avoit amassez en ce lieu, &, en peu de temps, sa famille s'augmenta tellement, qu'il fonda un autre Monastere en la Ville de Kerfeunteun, qu'il peupla de son Monastere de Dol. Une nuit que les Religieux s'estoient assemblez au Choeur pour chanter Matines, la lampe s'éteignit & ne pût-on la rallumer, ny recouvrer de feu ailleurs ; saint Samson ne se troubla pas de cela, seulement se mist en priere, &, pendant qu'il estoit attentif à son Oraison, tous les Cierges de l'Eglise s'allumerent d'eux-mesmes. Estant, une fois, visité dans son Monastere par aucuns Seigneurs de qualité, il s'informa d'eux où estoit le Roy, &, ayant esté averty qu'il avoit esté tué par le Comte de Leon & Cornoüaille, nommé Comorre, qui l'avoit surpris à la chasse, & taschoit à en fairre autant au Roy Judwal, fils du deffunt, lequel, pour éviter la cruauté de ce tyran, avoit quitté le pays & s'estoit refugié en France en la Cour de Childebert, Roy de Paris, emeu d'une telle felonnie & indignité, il se resolut d'aller en France & faire en sorte vers le Roy Judwal, qu'il s'en retournast au pays, & supplier le Roy Childebert de luy ayder de forces & finances pour reconquerir son Royaume & reduire ce Comte à la raison.

XII. En ce voyage, il guerit un pauvre homme qui estoit privé de la veuë dés sa nativité, laquelle il luy rendit faisant le signe de la Croix sur ses yeux ; &, arrivé au Palais Royal à Paris, il chassa le diable du corps d'un des principaux Officiers du Roy Childebert, lequel le recueillit amiablement, comme Prince trés-pieux qu'il estoit, & luy donna audience en plein Conseil. "Le saint Prélat exposa, en beaux termes, le sujet de sa venuë en cette Cour, qui estoit pour montrer à sa Majesté, que Comorre, Comte de Leon & Cornoüaille, non content d'avoir traîtreusement massacré son Prince souverain Jona, Roy de Bretagne Armorique, envahy son Royaume, pillé & fouragé son pays, traitant ses sujets comme ennemis & commettant toutes sortes d'actes d'hostilité en leur endroit, il pousuivoit aussi le Roy Judwal, fils successeur legitime du deffunt, en sorte qu'il avoit esté contraint, pour la seureté de sa personne, de quitter son Royaume & se refugier vers sa Majesté, laquelle, comme elle s'estoit monstrée fidele amy de ce Prince affligé, aussi il luy plust l'ayder à recouvrer ses Estats & luy prester de ses forces suffisantes pour reduire les rebelles à leur devoir, esperant que Dieu favoriseroit la Justice du party du Roy Judwal, lequel, si une fois il recouvroit son Royaume par l'assistance qu'elle luy donneroit, ne se rendroit ingrat à reconnoistre cette obligation". Le Roy l'écouta attentivement & luy promist toute sorte de contentement, le priant de sejourner, quelque espace de temps, en sa Cour, ce qu'il fit volontiers, &, à la requeste de ce Prince, chassa un pernicieux Dragon, lequel infectoit tout le voisiné de la ville de Paris, luy commandant d'aller outre la Seine & se retirer si avant dans le desert, que jamais il ne fust veu de personne ; à quoy il obeït, suivant le Saint qui le menoit depuis sa caverne jusques au bord de ladite riviere, laquelle il passa à la nage & ne fut plus veu. Le Roy, ayant veu cette merveille, donna à saint Samson le lieu où estoit la caverne de ce Dragon pour y bastir un Monastere, qu'il dotta de riches revenus, & fut nommé Peniti Sant Samson, c'est à dire Lieu de Penitence de saint Samson.

XIII. Saint Samson disna ce jor-là à la table du Roy, & fut encore parlé des affaires du Roy Judwal, lequel n'y estoit pas, mais demeuroit en un Chasteau deux lieuës de Paris. Le Roy condescendoit aux prieres de saint Samson & consentoit à le congedier pour retourner en son pays & luy ayder de forces & d'argent ; mais la Reyne, qui aimoit le Roy Judwal (jeune Prince & beau tout ce qui se pouvoit) plus que de raison, n'y vouloit consentir, & voyant que saint Samson avoit persuadé à son mary de le délivrer, transportée de sa furieuse passion, elle se resolut de le faire mourir en quelque façon que ce fust ; elle corrompit son Eschanson, luy commandant de donner du vin où elle-même avoit mélé du poison, mais le Saint ayant, à son ordinaire, fait le signe de la Croix dessus, la tasse créva & le poison versa sur la main de l'Eschanson, laquelle enfla soudainement avec tout le bras & alloit gagner tout le reste du corps, si ce miserable ne se fust jetté à genoux demanadant pardon au saint Prélat, qui, oubliant cette injure, luy dist : "Vous avez tort, mon Frere, d'avoir voulu faire boire du poison à un homme ; neanmoins, ne vous affligez pas, car Dieu est Tout-Puissant pour vous guerir, puisque vous estes repentant de vostre faute". &, faisant le signe de la Croix sur son bras, le guerit. Le Roy, ayant esté averty de cét attentat, fit mettre l'Eschanson en prison, resolu de le faire punir de mort ; mais saint Samson interceda pour luy, & luy obtenut sa grace. La Reyne ne se desista pour cela de sa malice, & chercha d'autres moyens pour executer sa resolution. Le Roy avoit en ses écuries un cheval beau par excellence, mais si furieux & mal dompté, que personne ne l'osoit monter sans danger de mort, elle commanda à son Escuyer, que le lendemain, quand son mary & le Saint iroient voir Judwal, il presentast ce cheval fougueux à saint Samson, ce qui fut fait ; le Saint le monta, ayant premierement fait le signe de la Croix sur la selle, & fit son voyage dessus, le conduisant aussi facilement que si c'eust esté une brebis. La malicieuse Reyne ne se contenta pas de cela & vouloit, à quelque prix que ce fût, qu'il mourust ; &, un jour qu'il se promenoit seul dans la place ou basse cour du Chasteau, elle fit lascher contre luy un puissant Lyon qu'on tenoit enfermé en une cave ; le saint Prélat le voyant venir gueule beante, & levant la main fit le signe de la Croix contre luy ; il tomba roide mort à ses pieds.

XIV. Le lendemain, saint Samson celebra la Messe devant le Roy ; la Reyne y vint, plus pour complaire à son mary qu'autrement ; &, lorsque le Saint commença la Messe, elle tourna le dos à l'Autel & se prit à rire & causer avec quelques autres dames ; mais elle en fut severement châtiée, car, soudainement, elle fut frappée d'une violente maladie, qui luy fit perdre tout son sang par le nez, la bouche & autres conduits de son corps, sans qu'on le pût étancher, &, le troisiéme jour, elle expira. Cét obstacle ôté, Childebert congédia le Roy Judwal, lequel, par son congé, leva quinze mille hommes que le Roy de France soudoya & paya par avance pour demie année, &, ayant remercié son hoste & protecteur, s'en vint en Bretagne avec saint Samson, auquel le Roy Childebert donna à son départ certaines Isles qui sont en la Mer, à la coste de Normandie, pour appartenir à perpétuité au Monastere de Dol, entr'autres Jarzay & Grenezay. Si-tost que les Bannieres Royales parûrent en Bretagne, tout le pays se soûleva contre le Tyran, qui l'avoit tant grevé, taillé & mutilé, qu'il ne pouvoit davantage supporter sa tyrannie. Les Seigneurs & Barons mirent leurs sujets en armes & se rengerent devers le Roy, lequel, en peu de jours, se vid une Armée de soixante mille combattans. Le tyran Comorre, ayant esté averty de l'arrivée du Roy & du soûlevement universel de ses sujets, assembla ses forces & fit un gros de cinquante mille hommes & pratiqua quinze mille Danois, Normands, Frisons & gens ramassez de diverses Nations qui rodoient la Côte ; lesquels, ayans laissé leurs Navires au Port de l'Isle Tristan, se rendirent en l'Armée de Comorre, lequel se sentant pour lors assez fort, commença à tenir la Campagne, & chercher l'Armée Royale, laquelle il trouva en la plaine qui est entre la Forest de Gerber (où de present est l'Abbaye de Nostre Dame du Relec, Ordre de Cisteaux) & l'entrée de la Montagne d'Aré, en la Paroisse de Plouneour-Menez, Diocese de Leon, quatre lieuës de la ville de Morlaix.

XV. S'estant disposés au combat toute la nuit, le lendemain, ils se joignirent & combattirent tout le jour, & encore l'autre lendemain, avec égale perte de part & d'autre, sans que la victoire penchast plus d'un costé que d'autre ; mais, au troisiéme combat, les Danois & Frisons, qui jusques alors avoient fait des merveilles, furent si vivement attaquez de la Cavalerie Bretonne, que leurs bataillons estans ouverts à force de coups, ils tournerent en fuite. Comorre, qui estoit en sa bataille, voyant cela, se desbande pour les devoir r'allier & ramener au combat ; mais ce fut le coup de sa ruïne, car le reste de son Armée, pensant qu'il s'enfuyoit aussi, se met en fuite. Luy, voyant tout perdu, fit ferme & planta sa Banniere, combattant opiniastrément plus de deux heures ; enfin, un Archer François luy tira une fléche, qui l'attaignit, à la joincture du Gorgeron & du hausse-Col, & luy perça le Col de part en part, encore eut-il le courage de tirer la fléche & la lancer contre celuy qui l'avoit blessé ; mais, perdant son sang qui couloit sans cesse de sa playe, il tomba de dessus son cheval & fut étouffé parmy la presse des chevaux & Soldats. Depuis, ce ne fut que tuërie & carnage des vaincus, nommément des Danois & Normands, lesquels se trouverent investis des Païsans qui avoient brûlé lerus Vaisseaux. Saint Samson qui avoit esté, pendant les trois jours du combat, sur la Montagne en continuelle Oraison, comme un autre Moïse, descendit en la plaine & vint saluer le Roy, luy congratulant de sa victoire, l'exhortant d'en rendre graces à Dieu ; ce qu'il fit & n'oublia à recompenser les François qui l'avoient assisté, lesquels il congédia, aprés les avoir chargés de presens &, peu aprés, envoya une solemnelle Ambassade devers le Roy Childebert, le remercier de l'assistance qu'il luy avoit donnée & asseurer le remboursement de l'avance qu'il avoit faite pour la solde de ses Soldats.

XVI. Saint Samson, voyant le Roy Judwal en paisible possession de son Royaume, se retira en son Monastere, auquel sa Majesté fit de grands presens & y donna de bons revenus, puis alla visiter son Royaume & voir les saints Personnages qui avoient esté instalez aux Siéges Episcopaux, pendant qu'il estoit absent refugié en la Cour du Roy Childebert ; tous lesquels le suplierent qu'eu égard à la vertu & sainteté de saint Samson & à la dignité Archiepiscopale en laquelle il avoit loüablement gouverné son Eglise d'Eborac, en l'Isle de Bretagne, il luy plût le pourvoir d'un Siége Archiepiscopal en son Royaume, auquel ils se soûmettroient volontiers ; &, d'autant qu'estant venu le dernier, le territoire Dolois estoit de peu d'estenduë, ils offrient tous de luy donner quelques Paroisses en leurs Dioceses, tant pour reparer la petitesse de son estenduë, que pour authoriser le titre d'Archevêque. Le Roy Judwal receut la requeste desdits Prélats, &, de leur consentement, envoya une Ambassade au Pape Pelagius, lequel, à la priere dudit Prince, érigea le Siége de Dol en Archevesché, l'an de grace 555, & envoya le Pallium à saint Samson, luy soûmettant les autres six Eveschez du Royaume dudit Judwal, lesquels le reconnurent pour Metropolitain ; Rennes & Nantes (qui n'estoient de l'obeïssance de Judwal) demeurans en l'obeïssance de l'Archevêque de Tours. Quand les Ambassadeurs furent arrivez en Bretagne, le Roy alla à Dol & y convoqua les autres Prélats, saint Paul Evêque de Leon ; saint Tugdwal Evêque de Treguer ; saint Brieuc Evêque de Biduce ; saint Malo Evêque d'Aleth ; saint Patern Evêque de Vennes ; Salomon Evêque de Cornoüaille, en presence desquels, saint samson receut le Pallium que le Pape luy envoyoit, estant pieds nuds, prosterné devant l'Autel, en son Eglise Abbatiale de Dol, de laquelle il se servit depuis pour Cathedrale, & transfera son Monastere en un lieu, nommé lors Kerfeunteun, distant d'une grande demi lieuë de Dol, instituant son Disciple saint Magloire Abbé de ladite Abbaye, occupant tout son soin & sollicitude au regime & gouvernement de son troupeau.

XVII. Le Lecteur remarquera icy, en passant, qu'encore bien que saint Samson aye esté le premier Archevêque de Dol, si est-ce qu'il y avoit long-temps devant luy, & mesme avant le passage de Maxime Clemens & Conan Meriadec en Bretagne, Siége d'Evêché, non pas à Dol, ny en la Paroisse de Carfantain prés Dol, mais en l'ancienne ville de Kerfeunteun (à present nommée Landt-Meur), laquelle, encore à présent, est dudit Diocese, és enclaves de Treguer, où ils tiennent, par tradition de pere en fils, que les Prélats qui ont siégé en ce lieu (desquels on ne trouve les noms) s'appelloient Archevesques, &, d'autant qu'ils avoient leur Siége en ladite Ville, elle fut nommée Landt-Meur, c'est à dire Grande Eglise, d'autant qu'elle estoit Métropolitaine de Bretagne, & montrent encore les Sepulchres desdits Prélats prés l'Hospital des faux-bourgs anciens dudit Landt-Meur, nommé An Hospital Pell. En tout cas, il est certain qu'il y avoit Siége, au moins Evesché, lequel vaquant, saint Samson en fut pourveu par le Roy Judwal, &, à sa requeste, iceluy érigé en Archevesché ; ce qui se collige de Baldric, au ch.9 de la vie de S. Samson, où il dit que, Rex, ob tantam gratiam, SEDEM DOLENSEM (il y avoit donc déjà Siége) Archiepiscopali dignitale sublimari, ac totam, Britanniam, jam ab antiquo in vastilatem redactam alque ARCHIPRÆSULE & proesulibus carentem, ejus juri subjici voluit. Et pareillement Alain Bouchard, au liv.2 de ses Annales de Bretagne, où il dit "qu'iceluy Judwal fut le premier qui fit ériger l'Evesché de Dol en Archevesché, du consentement des autres Evêques de Bretagne, lesquels se soûmirent sous luy, comme sous leur Metropolitain, &c". Et d'Argentré, en son Histoire de Bretagne liv.1, chap.9, descrivant l'Evesché de Dol, dit que "ceux-là se sont trompez qui ont escrit que l'Evesché de Dol n'avoit pris titre d'Evesché que du temps de saint Samson, car ce titre se trouve aux Chroniques auparavant la venuë de saint Samson, lequel, trouvant l'Eglise ruïnée par les Danois, laquelle on disoit avoir esté au lieu de Carfantain, il bastit, de la permission du Roy de Bretagne, &c., une Eglise au lieu où elle est & y garda & prit les marques d'Archevesque, qu'il avoit apporté d'York, dit en latin Eboracum, authorisé par les Roys de Bretagne à se dire tel". Le mesme se confirme par le témoignage de Sylvester Giraldus, lequel, en suite du texte dessus cité, poursuit ainsi : Ubi (in Armoricâ Britanniâ) & vacante tunc sede Dolensi, statim ibidem in Episcopum est assumptus, undè contigit ut, ob palii gratiam quod Samson hinc illùc attulerat, succedentes Episcopi usquè ad hæc ferè nostra tempora, &c. pallia semper obtinuerunt. Retournons au fil de nostre Histoire.

XVIII. Saint Samson, se voyant de rechef élevé à cette sublime Dignité, veilloit diligemment sur son roupeau ; il visitoit son Diocese une fois l'an, reformant les moeurs corrompuës, tant du Clergé que du Peuple, rebâtissant les Eglises qqui avoient esté ruïnées par le malheur des guerres précedentes ; pourveut les Cures de doctes & vertueux Clercs, lequels il faisoit diligemment élever & instruire en ses Monasteres, & assembloit, tous les ans, le premier jour de Novembre, son Synode Provincial, pour pourvoir au bon gouvernement & police de son Archevesché, se comportant en toutes choses comme Metropolitain de Bretagne, sans que saint Euphronius, lors Archevesque de Tours, s'y opposast, ny contredist en rien, soit qu'il deferast à la Sainteté si connuë de saint Samson, ou à la qualité d'Archevesque qu'il avoit tenuë en l'Isle, ou (ce qui est plus croyable) pour la reverence qu'il portoit au saint Siége & au Pape Pelagius, qui avoit érigé Dol en Archevesché & honoré nostre Samson du Pallium. Tant y a qu'au Concile de Paris, celebré par commandement dudit Pape l'an 559 (selon Baronius), quatre ans aprés l'érection de Dol en Archevesché, ces deux saint Prélats se trouverent, & n'y eut entr'eux un seul mot de controverse, ny dispute, touchant la qualité ny jurisdiction ; bien est vray que saint Samson ne signa pas au rang des Archevêques, mais tout le dernier des Evêques, ce qu'il fit, non pour deroger à sa qualité, mais par humilité, ainsi qu'il se collige de sa façon de signer qui fut telle : SAMSON PECCATOR subscripsi "Je Samson, pecheur, Evesque, ay soussigné". En ce mesme Concile assisterent Probrian Archevéque de Bourges ; Pretextat de Roüen ; ledit saint Euphronius de Tours ; Leontius de Bourdeaux, & nostre saint Samson de Dol & les Evesques Chaletrius de Chartres ; saint Felix de Nantes ; saint Germain de Paris ; saint Poix d'Avranches ; Victorius de Rennes ; Dominiolus du Mans ; Domitian d'Angers, & plusieurs autres. Ce Concile fut fort celebre, à cause non seulement des grands Personnages qui y assisterent, mais encore à cause des circonstances du temps, du lieu & des raisons pour lesquelles il avoit esté convoqué ; car le malheur des guerres sembloit avoir donné licence de faire beaucoup de choses, à quoy il sembloit qu'on eust osé pour lors contredire ; les causes de ce Concile furent diverses ; mais l'une des principales, c'estoit pour reprimer la convoitise insatiable de certains Officiers du Roy, lesquels s'emparoient des biens de l'Eglise ; le lieu ne fut écarté aux extrémitez de la France, mais en la ville de Paris, sejour ordinaire du Roy, & Capitale du Royaume, par où l'on voit combien ces saints Prélats étoient zelez à l'honneur de Dieu & préferoient sa crainte aux menaces des Princes temporels. Aussi vivoient-ils du siecle d'un Roy, heritier des vertus & de la pieté de son Pere Clovis, aussi-bien que de son Empire ; c'estoit le Roy Childebert, Price autant pieux & respectueux envers l'Eglise qu'il en fut jamais, amateur des saints Personnages dont son Royaume abondoit de son temps, & luy-mesme, à la suasion de S. Germain, Evesque de Paris, avoit procuré vers le Pape Pelagius la convocation de cette Assemblée, fasiant exactement observer les Statuts qui y furent faits.

XIX. Encore bien que le Roy eust designé quartier en son Palias à saint Samson, il n'y voulut neanmoins loger, mais au Monastere de saint Symphorien, és faux-bourgs de Paris, dont saint Germain estoit Abbé, où l'eau ayant manqué pour l'usage des Religieux en un disné, il frappa un roc de son bourdon, duquel il sortit une source de bonne eau, qui n'a depuis cessé de couler. Un jour, les deux saints Prélats saint Samson & saint Germain, devisans ensemble de leurs Monasteres, saint Samson dist que ses Religieux estoient si bon mesnagers & soigneux de conserver des ruches de mouches à miel, qu'outre le miel qu'ils recueilloient en abondance, elles leur fournissoient plus de cire qu'ils n'en employoient en l'Eglise le long de l'année ; mais que le pays n'étant pas propre pour le vignoble, ils enduroient grande disette de vin. "Et tout aucontraire (dist saint Germain) nous avons des vignes en abondance, & du vin plus de beaucoup qu'il ne nous faut pour la fourniture & provision du Monastere ; mais il nous faut acheter toute la cire pour l'Eglise ; mais s'il vous plaist, nous vous donnerons, tous les ans, la dixiéme partie du vin qui se cueillera dans nos vignes, & vous nous fournirez de cire pour le luminaire de nostre Eglise". Saint samson accepta l'offre, & s'accomoderent ces deux Monasteres ainsi pendant la vie des Saints. Le Cocile fini, saint Samson s'en retourna en Bretagne par la Neustrie (à present Normandie) ; & une des roües de son coche (duquel il se servoit, à cause de sa vieillesse qui estoit de soixante-quatre ans) estant rompuë, le coche ne roula pas moins & arriva à Dol, au grand contentement de toute la Bretagne. En ce voyage, il guerit un pauvre homme & luy fit rejetter une couleuvre qui étoit entrée en son corps, pendant qu'il dormoit sous un arbre.

XX. L'an 570, fut celebré le second Concile de Tours, où nostre saint Samson n'assista pas, & les Peres s'émeurent quelque peu de cette nouvelle dignité Archiepiscopale, sans neanmoins en faire aucune plainte ny bruit, se contentant de defendre par un Canon (c'est le neufiéme), sous peine d'excommunication, "qu'aucun ne s'ingerast de Consacrer aucun Evêque és Armorique, soit Romain, soit Breton, sans le consentement ou lettres du Metropolitain & des Comprovinciaux". Il en fut plus avant parlé, & saint Gregoire de Tours qui succeda à Saint Euphronius, quoy que for t jaloux des préeminences de son Eglise, & mordant en ses écrits (aussi estoit-il Auvergnac), n'en parla jamais, ny ne contesta cette qualité à nôtre saint Samson, ny à son Successeur saint Magloire. Depuis que saint Samson fut de retour du Concile de Paris, il resida continuellement en son Diocese, tournant toutes ses pensées au regime & direction des Ames que Dieu luy avoit données en charge ; il étoit le plus souvent en l'Eglise où il passoit les jours, &, par fois, les nuitées entieres en Oraison, pendant la ferveur de laquelle, on a veu souvent son Chef environné d'un globe comme de feu. Il rendit la santé à deux jeunes enfans de bonne maison, lesquels estoient déjà aux abois de la mort. Il delivra huit démoniaques, &, entre iceux, une femme qui estoit possedée depuis deux ans ; il guerit un homme d'un fâcheuse chiragre ou arridité des nerfs, &, par ses prieres, impetra la fecondité à plusieurs femmes steriles.

XXI. Il y avoit, auprés de Dol, un Seigneur nommé Frogerius, riche & puissant dans le Païs, grand amy & bien-facteur de saint Samson & de ses Religieux ; mais sa femme, tout au contraire, leur estoit fort mal affectionnée ; &, pour depiter le Saint & faire du dommage à ses Religieux, lorsque les prairies du Monastere estoient chargées de beau foin, qui n'attendoit plus que la faux, elle commanda à son porcher de mener paistre ses pourceaux esdites prairies : saint samson, en ayant esté averty, les en fit chasser & dire au garçon qu'il ne les y amenast plus, dont cette femme se courrouça, &, dés le elndemain, les y fit de rechef conduire. Le S. Prélat, voyant cela, eut recours à l'Oraison suppliant nostre Seigneur de vouloir prendre en sa protection les biens & heritages qu'on avoit donné à ses serviteurs, &, à l'instant, tous ces pourceaux furent metamorphosez en Boucs puants & infects, au grand estonnement de cette femme, laquelle, ayant dédommagé le Monastere & demandé pardon à saint Samson, les Boucs reprindrent leurs premieres formes de pourceaux. Dieu luy avoit donné un commandement si absolu sur les animaux les plus sauvages, qu'un Renard ayant ravy une poule qu'on nourrissoit en son Monastere, le Saint luy ayant commandé de la restituer, il la rapporta & la mist à ses pieds & y demeura, attendant la punition qu'il luy voudroit donner, jusqu'à ce qu'il le congédia. Et des oyseaux sauvages, importunans de leurs criailleries les religieux de son Monastere, il les amassa & les enferma, une nuit, dans la cour dudit Monastere, leur imposant silence, d'où il ne s'en vola un seul, &, le lendemain matin, il les congédia, leur deffendant de plus inquieter les religieux, ce qu'ils observerent inviolablement.

XXII. Entre les Statuts des Religieux de saint Samson, il y en avoit un fort soigneusement observé, qui deffendoit de donner entrée à aucune femme dans le Monastere, de quelque qualité & condition qu'elle fust. Un jour, la femme de ce Frogerius, dont nous avons parlé, étant à l'Eglise, trouvant la porte du Monastere ouverte, méprisant le Saint & sa Regle, poussa deux de ses Damoiselles dedans, lesquells, comme elles y estoient entrées contre leur gré, aussi en sortirent-elles sans aucun mal, ce que voyant leur Maîtresse, elle y entra effrontément & se promena, quelque peu, devant le Cloître, mais elle ne le porta pas loin ; car, voulant sortir dehors, elle devint aveugle, &, ne pouvant trouver la porte par laquelle enne étoit entrée, il la fallut emporter au logis, où elle tomba grifvément malade : son Mary, averit au sujet de son affliction, la reprît rudement de sa temerité à n'observer les Ordonnances du saint Prélat, lequel il supplia de luy pardonner, la venir voir & prier pour elle : ce qu'il fit & la guerit. Entre les Isles que le Roy Childebert avoit données à saint Samson, il y en avoit une dont les Habitans retenoient encore quelques ceremonies du Paganisme, nommément, le premier jour de Janvier, qu'ils sacrifioient à Janus : saint Samson se resolut de les convertir entiérement à la Foy & purger son Diocese de ce reste d'Idolâtrie : à cét effet, il passa dans ladite Isle & leur Prêcha l'Evangile ; &, pour mieux les disposer à se convertir, il donna à tous les enfans des Insulaires, à châcun un escu d'Or ; il y établit une Eglise & un Recteur, avec des Prestres, Diacres & autres Ecclesiastiques, pour les instruire & confirmer en la Religion ; puis, repassa en terre ferme & se retira à Dol.

XXIII. Dieu, le voulant recompenser de ses longs travaux, luy envoya une maladie qui luy fit connoître qu'il ne le feroit plus guere longue : il fit venir en sa Chambre ses Chanoines & Religieux & les Officiers de son Archevêché, auxquels il parla en cette sorte : "Mes freres bien-aymez & chers Enfans, je vous donne avis que je meurs & quitte volontiers cette vallée de miseres pour aller joüir de Dieu dans le Ciel ; je vous supplie & conjure, autant que je le puis, de vous souvenir de vôtre Profession & suivre les conseils que je vous ay donnez ; & lorsque je seray devant Dieu, je prieray pour vous" &, les entendant sanglotter, il leur dit : "Cessez, cessez de pleurer ; Helie laissa aprés soy son Disciple Helisée, & moy je vous laisse l'Abbé Magloire, lequel, dés à present, je nomme mon Successeur, & vous prie de confirmer ma nomination par vostre élection ; je l'ay élevé dés sa premiere jeunesse & connois sa capacité, & sçais qu'il s'acquittera dignement de sa charge". Puis s'adressant à saint Magloire, il luy dit : "Mon frere, Dieu m'a revelé qu'aprés mon decés vous serez éleu Pasteur de mon troupeau ; partant, faites multiplier le talent qui vous est donné à la gloire de Dieu & utilité du peuple qui vous est commis en charge, afin que vous meritiez entendre, un jour, cette douce semonce : O prudent & fidele Serviteur, entre en la gloire de ton Seigneur". Ayant dit ces paroles, il donna sa benediction aux assistans, puis demanda l'Extréme-Onction, qu'il receut avec une grande devotion & reverence, &, sentant approcher l'heure tant désirée, estant au milieu des ses Chanoines & Religieux, qui chantoient des Psaumes & Cantiques de loüanges, les mains & le coeur élevez au Ciel, il rendit l'esprit, le 28 jour de Juillet, l'an de grace 615, âgé de 120 ans (selon aucuns) mais plus probablement 607, âgé de 112 ans ; car je trouve que saint Brieuc (lequel ne mourut que l'an 614) assista à ses obseques, ensemble avec S. Gurval Evesque d'Aleth, saint Ruelin de Treguer & Dominius Evesque de Vennes ; ce qui ne pourroit avoir esté, s'il ne fust mort que l'an 615. Dieu revela sa gloire à plusieurs saints Religieux, lesquels, à l'heure de son decés, vîrent son Ame monter glorieuse au Ciel, &, lors qu'on enterra son Corps au Choeur de son Eglise Metropolitaine, auprés du grand Autel, du costé de l'Evangile, on ouït une melodieuse Musique en l'air, qui couvrit la voix du Clergé, &, tout en mesme temps que le Tombeau receut son saint Corps, il fut environné d'une éclatante lumiere & exhala une odeur si suave, que toute l'Eglise en fut parfumée ; & Dieu y opera tant de miracles, par les merites de ce saint Confesseur, que les saintes Reliques furent levées & une superbe Eglise bastie à l'honneur de Dieu, sous son invocation, laquelle a esté Metropolitaine de Bretagne long espace de temps (comme nous dirons cy-dessous), où son Tombeau est reveré, non seulement de nos Bretons Armoricains, mais encore des Nations estrangeres.

XXIV. Saint Samson & saint Germain estans passez de cette vie à une meilleure, l'assistance mutuelle qu'ils avoient promise à leurs Monasteres se refroidit en leurs successeurs, en sorte que les Moynes de saint Samson, estans allez porter la cire qu'ils devoient à ceux de saint Germain, esperant recevoir d'eux le vin, selon la coustume, il leur fut respondu qu'ils remportassent leur cire & en fissent ce que bon leur sembleroit ; qu'on ne leur bailleroit plus de vin ; & ainsi s'en retournerent les mains vuides. Mais en punition de cette ingratitude & du peu de cas qu'ils avoient fait d'accomplir le concordat passé entre les deux Saints, Dieu permit que, l'année suivante, toutes leurs vignes ne rapporterent que justement la disme qu'on avoit accooutumé de donner aux Religeux de saint Samson, quoy que les autres vignes fussent chargées de raisin. Cela leur fit reconnoistre leur faute ; en reparation de laquelle, ils envoyerent auxdits Religeux tout le vin qu'ils avoient cueilli cette année là ; &, l'année suivante, leurs vignes furent si chargées, que le dommage de la precedente fut recompensé par l'abondance de cette-cy. Les Bretons ayans provoqué l'ire de Dieu par leurs pechez, &, nommément, par le cruel meurtre du Roy saint Salomon III du nom, les Normands, Danois & Nortwegues, Peuples cruels & Barbares, descendirent en Bretagne l'an 878 en telle puissance, que les Princes & Seigneurs du Pays, divisez et liguez les uns contre les autres, ne leur pûrent resister ; parquoy l'Archevesque de Dol, nommé Maino (c'est Méen) & son Clergé, prévenant la rage des Barbares, enleva toutes les Reliques & Thresors de son Eglise, s'enfuit avec son Clergé en France & s'arresta à Orléans, où il fut receu de l'Evesque du lieu, & y mit le Corps de saint Samson. Dieu redoubla les miracles en faveur de son saint Confesseur, de sorte que les Orleanois edifierent une Eglise en son honneur, laquelle est aujourd'huy possedée par les Peres Jesuites.

XXV. C'est ce que nous avons pû trouver de la vie de ce saint Prélat, auquel succederent 33 Prélats en titre d'Archevesques, non sans grandes contestations avec ceux de Tours, qui s'émeurent pour la substraction qu'on leur faisoit de leurs Suffragans de Bretagne, les Roys de France faisans tous leurs efforts pour supprimer le titre & Dignité Archiepiscopale à Dol, & les Roys de Bretagne, au contraire, tâchans à les maintenir de tout leur pouvoir. Enfin, aprés plusieurs débats & procez, accords & appointemens, un certain Barthelemy, Archevesque de Tours, renouvella cette querelle & s'opposa à l'Election faite de Jean, dit de la Mouche ; le procez fuit poursuivy par devant le Pape Innocent III ; lequel, du temps que l'Estat de Bretagne estoit fort désolé par la mort du Duc Geoffroy & les guerres que Henry, Roy d'Angleterre, avoit fait audit Pays, pour se devoir saisir des personnes du Duc Artur, encore enfant, & de la Duchesse Constance, sa Mere, donna Arrest diffinitif au profit de l'Archevesque de Tours contre l'Eleu de Dol, auquel il deffendit l'usage du Pallium, le condamnant luy & tous ses successeurs à obeïr à perpetuité à l'Archevêque de Tours, comme à son Metropolitain ; & est cét Arrest datté de l'an 1199. Neanmoins, le Pape Alexandre VI octroya, l'an 1498, à Thomas James, Evesque de Dol ; & à ses successeurs, le Privilege de faire porter la Croix devant eux dans leur Dioces, ce qu'ils retiennent encore à present & en Timbrent leurs Armes.

Vies des saints de la Bretagne Armorique par Alber Le Grand (1636) - Vè édition de 1901 - Quimper

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