LA VIE DE SAINT SECONDEL

Reclus, le vingt neuviéme Avril .

Le Grand Saint Secondel, en Latin Secondellus, comme on peut plus probablement conjecturer, estoit Breton de nation, Religieux Reclus de Profession, & qui à cause de ses merites avoit esté élevé à la Dignité de Diacre. Le nom de ses parents, & de sa famille nous est inconnu, mais l'éclat de ses vertus, est un brillant pour la Bretagne, digne d'attirer des larmes du cœur des pecheurs, & une ample matiere aux bons Chrestiens, de produire mille actions de graces à la Souveraine Bonté, qui a voulu mettre au jour tant de merveilles par le ministere de son serviteur. Ce qui fait croire qu'il estoit natif de Bretagne, est à cause qu'il estoit Disciple de S. Friard, animé de mesme zele avec luy, & qui se rendit compagnon infatigable & inseparable de sa Penitence, & de ses austeritez. Secondel donc desireux de servir son Dieu en estat de perfection Evangelique, considerant que le monde pouvoit destourner ses desseins, & empescher ses intentions, jugea que pour prévenir des effets si pernicieux à ses desirs, il en falloit oster la cause ; ce fut pourquoy il dit adieu au monde, & de peur que ses attraits ne dérobassent son cœur, il voulut fermer les yeux à tout ce qu'il luy pouvoit promettre d'avantageux. Il se commit à la discipline de S. Friard, qui pour lors vivoit avec tant de Sainteté & de simplicité dans le pays Nantois, que ses vertus attirerent Secondel en sa compagnie à dessein de se rendre imitateur d'une vie si austerement douce. Or afin que ces deux Saints s'adonnassent tout de bon et totalement aux exercices de Piété & de Religion qu'ils embrassoient, davantage ne pouvant voir la cruauté qui pour lors s'exerçoit dans le pays Breton, qui sembloit estre devenu comme un theâtre où Mars representoit de sanglantes tragedies, ils jugerent à propos de se retirer loin des hommes, & de tout ce qui pourroit pervertir leur dessein. Ils entrent dans le desert, là où ils commencerent une façon de vivre, épouventable aux yeux du monde, plaisante aux yeux des Anges, & agréable à ceux de Dieu. Leur employ estoit la Priere, leur exercice la Meditation, leur repos les Extases, & le service de Dieu où ils estoient consacrez, estoit le centre & le but où se terminoient tous leurs soûhaits. Il y a une Isle dans le territoire de Nantes, que St. Gregoire de Tours en la vie des Peres chap. 10 appelle Vindinuta, & en françois Vinduvit située dans la riviere de Loyre vis à vis de la paroisse de Bénay, laquelle estant separée de l'approche des hommes, leur sembla fort propre à leur dessein. Ils y entrent, y font de petites Cellules pour s'y retirer, & commencent à y mener une vie plus Angelique qu'humaine. Leur sainteté les faisoit respecter de tous, & St. Felix qui pour lors gouvernoit l'Eglise de Nantes, environ l'an 560, fournissoit ce qui estoit necessaire à leur entretien, croyant que c'estoit un bon-heur pour son Evesché de posseder deux si innocentes tourterelles, qui envoyant amoureusement leurs gemissemens vers le Ciel n'en pouvoient attirer qu'une abondance de graces. Ces deux bons Hermites avoient éloigné leurs Cellules l'une de l'autre, afin d'estre moins interrompus, & que tout sujet de divertissement fut separé de leur esprit. Leur vie estoit une austerité continuelle, & leur repos un travail assidu ; leur desir n'estoit que pour le Ciel, leur pensée que pour Dieu, & leur Ame estoit une innocente victimen qui s'immoloit à tou tmoment au service de son Dieu, & que le feu de l'Amour Divin brûloit doucement sans la consommer. Mais helas ! ils se trouverent bien tost miserablement separez ; & Secondel croyant obéïr à Dieu, se trouvera enlacé dans le piege de Sathan, qui va travailler à sa ruine.

II. Le demon donc voyant tant de pieté, enflé de jalousie, & ennemi de l'honneur que les hommes taschent de rendre à Dieu, l'attaqua une nuit comme il estoit au plus fort de sa priere ; & comme il a de coustume de ne presenter aux hommes autres choses, que le mensonge & leur siffler cette superbe qui l'a perdu, afin de tromper plus aysément, il prend la figure de Jésus-Christ, luy propose sa vertu, sa pieté, sa penitence, comme une chose rare & digne de l'approbation des hommes & des Anges, & luy donnant des louanges qui auroient esté capables d'enfler un esprit mesme des moins susceptibles de cét air : "Tes grands mérites, luy dit-il, et les bons services que tu me rends icy, m'ont obligé de te venir visiter ; tu veilles la plupart des nuits à mon service ; tu menes une vie austère ; tu sçais que l'amour que je t'ay porté a produit des effets estranges ; mais aussi tu le payes bien par le tien ; pour recompense de tous tes travaux, je te mettray en possession de la gloire de mes éleus ; ton nom est déja escrit dans le livre de vie, mais c'est à condition que tu travailleras à ma plus grande gloire. Hélas ! tant d'Ames qui m'ont cousté si cher, se perdent dans le monde faute d'instruction, va, quitte ta solitude, presche leur mes volontez ; que si je suis icy avec toy pour entendre tes prieres, & les exaucer, tu dois croire que je ne t'abandonneray pas en un employ que tu auras entrepris par mon ordre". Quand cét ennemy déguisé eut finy ces discours trompeux, il s'évanoüit ; mais ces paroles firent une grande impression sur le cœur de Secondel, qui n'estoit pas encore experimenté aux ruses de l'ennemy, & qui estoient capables d'ébranler une Ame qui n'a autre visée que de servir son Dieu selon ses volontez. Il sort vivement de son Hermitage, & sans examiner de qui pouvoit estre cette mission, ny en conferer avec Friard, lequel ayant plus d'expérience auroit decouvert la tromperie, il se jette dans la campagne, commence à prescher, cathechiser, & operer merveilles. Tout le monde la qualifioit du titre de Saint, tout le monde l'honoroit ; & quoy que du commencement il n'avoit point de gloire propre, neanmoins comme c'est un poison qui s'insinuë doucement & quasi imperceptiblement, il se trouva incontinent prest à respirer cét air, tout joyeux du profit, qu'il luy sembloit faire, bien aise d'estre bien venu par tout : ces titres de Saint, de serviteur de Dieu, & semblables qu'on lui donnoit, estoient capables de luy flatter l'oreille. Enfin comme nous avons, naturellement, je ne sçay quelle passion de découvrir à nos amis, ce qui s'est rendu maistre de notre cœur ; il fend la presse, s'en va trouver son ancien Maistre & compagnon Friard, & la joye qui posseda son cœur, en tira ces paroles : "Ah ! que faites vous icy, quittez cette solitude, il vaut mieux gagner des Ames à Dieu, le profit que j'ay fait depuis mon depart d'avec vous est quasi incroyable ; allons de compagnie, les peuples nous recevront à bras ouverts, & se tiendront heureux de nous posséder". Saint Friard, bien mieux versé aux ruses du démon, voyant son Disciple quasi hors de luy, & ne sçachant le sujet d'un tel changement, en voulut sçavoir la cause, & ayant appris ce qui l'avoit obligé à cette entreprise, il n'avoit des larmes que pour deplorer sa misere, & des sanglots que pour regretter son malheur.

III . Secondel voyant la contenance de son Maistre, & pieusement touché des salutaires remontrances qu'il luy fit, se prosterne par terre, tantost s'adressant au Ciel pour obtenir absolution de sa faute, tantost pour impetrer des prieres de son maître.
S'il se prosterne devant S. Friard, S. Friard le releve ; s'il s'humilie devant Dieu, il prie avec luy ; enfin, aprés une contestation si pieuse, chacun se retire en sa cellule, avec protestation que Secondel fit de bon cœur, de se prendre garde d'un tel séducteur. Il ne fut pas longtemps en repos, car voicy que le tentateur qui avoit réussi en son premier stratagéme, se sert encore du mesme, meslant avec ses douceurs trompeuses des menaces, s'il ne vouloit retourner à son ancien employ, comme il luy avoit donné ordre & commandement. Mais, ô vieil serpent, quoy que tes ruses soient bien subtiles, & tes traits bien acerez, à present l'humilité de ce champion de Jesus-Christ est inébranlable à tes secousses. Ce saint reconnoissant cette fausse lumiere qui l'avoit déjà trompé, voulut vaincre son ennemy avec les armes que luy presentoit ce fantôme, il avoit la forme de Jesus-Christ, & pour le vaincre il luy presente la Croix de Jesus-Christ, & pour lors il disparut ; cette fiente & trompeuse lumiere s'eclipsa, & la victoire demeura à Secondel. Mais si le démon rusé & versé en toutes sortes de malice, quitta la partie pour cette fois, ce ne fut que pour reprendre de nouvelles forces, & alla inventer de nouvelles ruses. Et comme il sçavoit qu'il avoit esté terrassé, & obligé de prendre une honteuse fuite, se jugeant trop foible, s'il estoit seul, il en revint une autre fois avec une grande multitude de demons, afin que puisqu'un seul n'avoit esté capable de l'ébranler, du moins la multitude l'épouventast. Et n'ayant pu estre le maistre par la douceur, ils en reviennent aux coups, ils se jettent sur luy, terrassent son corps, & leur rage & cruauté se porta en un tel excez, que l'ayant tant chargé & meurtri de coups, il fut trouvé estendu sur le carreau, nageant dans son sang, & on croyait qu'il estoit mort. Mais que peut toute la fureur du demon contre la constance d'un serviteur de Dieu ? Il peut bien lui moissonner des Palmes, mais non pas luy arracher les Couronnes. Le diable comme honteux de sa defaite, & desesperans de ne jamais pouvoir triompher de celuy dont la constance estoit inébranlable, & le cœur ferme, fermé à cét air pestilentieux qu'il luy pouvoit souffler, s'en alla pour ne plus revenir, & n'osa depuis jamais l'attaquer.

IV. Secondel se voyant à couvert de ce costé-là, employa le reste de ses jours dans l'exercice de toutes sortes de vertus, & poursuivit la carriere de sa vie, selon la route qu'il avoit tenuë depuis si long-temps ; ses Miracles furent continuels, sa pieté exemplaire & son amour estoit ardent. Enfin le temps arriva, que le Ciel le voulut avoir, & Dieu à qui il s'estoit consacré, & à qui il avoit offert tant d'austeritez, voulut essuyer ses larmes, & accomplir ses désirs. Il mourut, et voulut que son Ame partist de ce monde au milieu des austeritez parce que son Dieu avoit voulu expier parmi la douleur. Le jour de sa mort fut le 29 avril, auquel jour l'Eglise de Nantes celebre sa Feste, son corps fut solemnellement inhumé à Benay, où Dieu opére plsuieurs Miracles.

Cette Vie a esté recueillie par Missire Julien Nicole, prestre, du Breviaire de Nantes.

Vies des saints de la Bretagne Armorique par Alber Le Grand (1636) - Vè édition de 1901 - Quimper

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