LA CONVERSATION DE S. VINCENT FERRIER,

De l'Ordre des Frères Predicateurs en Bretagne ;
sa Mort, Canonization, et aucuns Mircales, le 5 Avril.

Ayant entrepris d'écrire les Vies des saints Patrons de la Bretagne Armorique, j'ay crû estre obligé de dire, en cet endroit, quelque chose du Glorieux S. Vincent Ferrier, l'un des Apostres de cette Province ; non pas que je vüeille reciter sa Vie tout au long, puisque plusierus Autheurs l'ont amplement escite ; mais seulement (m'arrestant és bornes que j'ay prescrit à cét œuvre), quelque choses des œuvres admirables que Dieu a operé par luy en ce Duché, sa Mort & les particularitez de sa Canonization ; ce que je feray succintement, renvoyant le Lecteur à ce qu'en a escrit le R.P. Bernard Guyard, qui l'a recentement extraite des enquestes de sa Canonization & mise en lumiere. Cét homme Apostolique, natif de la ville de Valence, en Espagne, ayant parcouru toute l'Espagne, les Isles de Maillorque, Minorque, Sardaigne, Sicile, toute l'Italie, le Royaume de Naples, les Lombardies, le Milannois, l'Estat de Venise, la Savoye, le Piedmont, la Bourgogne, la pluspart des Etats d'Allemagne, les Païs-Bas, l'Angleterre & la France, faisant retentir toute l'Europe de ses admirables Prédications, vint enfin achever sa course en la Bretagne Armorique, où il arriva sur la fin de l'an 1416, attendu du Duc Jean V qui avoit envoyé vers luy à Nancy, en Loraine, puis à Bourges, en Berry, &, une troisiéme fois, à Tours, le supplier de venir en Bretagne, faire part à ses sujets des graces dont le Ciel l'avoit avantageusement partagé.

II. Il arriva par eau à Nantes, sur la fin de l'an 1416, & fut receu de l'Evesque, Clergé & Peuple de Nantes & conduit en la Ville ; il se logea dans le Convent de son Ordre, où il rendit la veuë à une Dame de Tours, aveugle depuis plusieurs années ; il Prescha au Cimetiere de S. Nicolas ; & l'année 1418, il Prescha les Advens entiers en l'Eglise Cathedrale de ladite Ville, à la requeste de l'Evesque de Nantes, Frere Henry Le Barbu, où le Duc & toute sa Cour le furent oüit ; en presence desquels, il guerit un pauvre homme Paralytique & perclus de tous ses membres depuis dix-huit ans, lequel, s'etant fait porter sur le chemin par lequel saint Vincent devoit passer, pour recevoir sa benediction & l'aumône des passans, le Saint, l'appercevant, le choisit parmi tous les autres & luy dist : "Mon amy, je n'ay ny or ni argent, mais je supplie Nostre Seigenur Jesus-Christ de vous donner l'usage libre de vos membres ;" puis, ayant fait le signe de la Croix sur plusieurs endroits de son corps, le guerit sur le champ.

III . De Nantes, il vint à Vennes voir le Duc ; lequel, dés qu'il eut nouvelles de l'arrivée du Saint en ses terres, avoit mandé par toutes les Villes par où il devoit passer, qu'on luy fist la plus honorable reception dont on se pourroit aviser. L'Evesque de Vennes, Amaury de la Motte, assisté des Chanoines & Chapelains de sa Cathedrale & de tout son Clergé, le Duc, la Duchesse, les Princes, Prélats, Barons & Seigneurs qui lors se trouverent en Cour, luy allerent au devant, & sortirent demie lieuë de la Ville pour le recevoir ; il estoit monté sur un meschant Asne, & ainsi fut conduit en la Ville, suivy d'une innombrable multitude de peuple.

IV. Il alla directement à l'Eglise de saint Pierre, où il fit sa priere ; &, encore que le Duc luy eust quitté son Palais de la Motte, & se fust retiré en son Chateau de l'Hermine, il n'y voulut pas loger ; mais dans la maison d'un simple Habitant de Vennes. Le lendemain, qui fut le quatriéme Dimanche de Caresme, il chanta la Messe & Prescha non pas en la grande Eglise, parce qu'elle ne pouvoit pas comprendre la multitude du Peuple qui l'estoit venu oüir ; mais sur un eschaffaut dressé en la place des Lices, devant le Chateau de l'Hermine, duquel les fenétres, creneaux, tours & guerittes estoient remplis de Peuple, aussi-bien que les places & ruës circonvoisines. Il continua à Prescher & dire Messe tous les jours en ce lieu jusqu'au Mardy de Pasques, qu'il prit congé du Duc, de l'Evesque & des Habitans de Vennes & se disposa d'aller prescher par les autres Villes & Paroisses de la Bretagne, suivi de plusieurs personnes de qualité, qui ne l'abandonnerent jamais en ce voyage. Il parcourut toute la Province & Prescha és Villes de Guerrande, Auray, Rhedon, Guemenay, Rostrenen, Pontivy, le Crosix, Hennebont, Carhaix, Kemperlé, où il logea dans le Convent de son Ordre, Conckerneau, Pont-l'Abbé, Kempercorentin, où il fust receu par Bertrand de Rosmadec, Evesque de Cornoüaille, Les-Neven, S. Paul de Leon, où Alain II, du nom, Evesque de Leon & son Clergé le receut ; à Morlaix, & y fut logé dans le Convent de saint Dominique, où se void encore sa Chambre ; il demeura quinze jours en cette Ville & alloit ordinairement prescher au haut de la ruë des Fontaines, lieu élevé par dessus la Ville, & le Peuple, pour l'oüir, se rangeoit sur les douves et contre-escarpe du Château & au Parc au Duc, la Ville entre deux ; nonobstant laquelle distance, sa voix estant si miraculeusement portée aux oreilles de ses Auditeurs, lesquels l'entendoient aussi-bien que s'ils eussent esté assis au pied de sa Chaire ; en memoire duquel mircale, on bastit en ce lieu un petit Oratoire en son honneur. De Morlaix il alla à Lannion, Land-Treguer, dont l'Evesque, Mathias de Coz-ker, assisté des Chanoines & Chapelains de sa Cathedrale, le fut recevoir prés l'Eglise Crekh-mikel, La Roche-Derrien, Guen-Kamp, & y demeura cinq jours logé dans le Convent de son Ordre ; puis alla à Chastel-Audren où les soldats de la Garnison du Château, s'estans mocquez de son Asne, il leur prédit que, dans peu de temps, les brebis & les asnes paisseroient sur les ruines & parmy les mazures & débris de ce Château ; ce qui arriva ainsi, cette place ayant esté, trois ans aprés, démolie, en punition de l'attentat de ceux de Penthevre sur la personne du duc Jean.

V. De Chastel-Audren il alla à Saint Brieuc, où il fut receu de l'Evesque, Jean de Malestroit, & de tout son Clergé ; passa à Lamballe, Quintin, Jugon, Saint Malo, où l'Evesque, Robert de la Motte, le receut ; puis se rendit à Dinan, où il demeura dix jours logé dans le Convent de son Ordre ; &, pendant ce temps, il Prescha souvent en la grande place, nommée le Champ à Dinan, où le Peuple se rengeoit de toutes parts ; il poursuivit son chemin à Dol, où l'Evesque, Estienne Coëuret, le receut ; vint, par Antrain, Bazouges, Fougeres & Vitré, se rendre à Rennes, où il fut receu de l'Evesque Anseaume Cantemerle, de tout le Clergé, la Noblesse, Magistrats & Bourgeoisie de la Ville ; il se logea au Monastere de Bonne-Nouvelle, qui est de son Ordre, bien que l'Evesque de Rennes, luy eust laissé son Manoir, où son logis estoit préparé. Le Vaisseau de S. Pierre, ny aucune autre Eglise de Rennes, ne pouvant contenir l'innombrable affluence de peuple qui le venoit entendre, les trois jours qu'il fut à Rennes, il luy fallut prescher en une grande place hors la ville, nommée la place Sainte-Anne, prés Bonne-Nouvelle.

VI. Estant à Rennes, un Gentil-homme Anglois le fut trouver de la part du Roy d'Angleterre, Henry, qui, au mois d'Aoust de cette année, estoit descendu, avec toute son Armée, à la Toucque en Normandie, & le pria de venir trouver ce Prince à Caën ; ce qu'il fit ; &, ayant séjourné quelques jours en sa Cour, pour tascher de moyenner une bonne paix entre les deux Couronnes, voyant qu'il ne pouvoit rien avancer en cette affaire, il s'en retourna en Bretagne, passa à Mont-fort, Josselin & Ploërmel, & se rendit à Vennes. Il seroit difficile d'exprimer le grand fruit qu'il fit en Bretagne, durant ce voyage & le reste de sa vie qu'il y séjourna ; car si, passant seulement par les autres Royaumes, il a opéré des merveilles si grandes, que n'aura-t-il fait en cette Province, en laquelle il a passé deux années entieres ? On a remarqué souvent qu'estant si foible & debile, tant à cause de sa vieillesse, que pour les austéritez dont il mattoit son corps, neant-moins, estant en Chaire, il avoit l'estomach autant sain, le geste & mouvement du corps autrant libre, la parole aussi forte & à commandement, comme il avoit en sa jeunesse ; ce qu'à bon droit on tenoit en rang de miracle. Allant par pays, il guerissoit les malades par l'imposition de ses mains, specialement ceux qui estoient incommodez de fiévre ; il usoit ordinairement de cette forme d'Oraison tirée du texte de l'Evangile Marc, 16, : Signa autem eos qui crediderint hæc sequentur : Super ægros manus imponent & bené habebunt. Et puis il ajoûtoit aussi en Latin : Jesus, Mariæ Filius, mundi Salus & Dominus, qui te traxit ad fidem Catholicam, te in eo conservet & beatum faciat, & ab hac infirmitate te liberare dignetur. Amen. C'est à dire en François : "Jesus, Fils de Marie, Salut & Seigneur du monde, qui vous a attiré à la Foy Catholique, vous conserve en icelle & vous rende bien-heureux & vous daigne délivrer de cette maladie dont vous estes affligez. Ainsi soit-il."

VII. Connoissant qu'il estoit obligé à procurer le salut de tous indifferemment, grands & petits, sages & idiots, il instruisoit à certaines heures du jour (outre ses predications ordinaires) le simple peuple & les petits enfans, leur enseignant leur Pater, Ave & Credo, les Commandemens de Dieu & de l'Eglise ; & encore bien qu'il leur preschast en Espagnol, qui estoit sa langue maternelle, neantmoins nos bas Bretons, les François, les Anglois, Flamands, Irois, Allemands & austres Estrangers qui, à raison des Hanses & Bourses que les Ducs de Bretagne entretenoient dans leurs Havres, trafiquoient en ce pays, l'entendoient aussi-bien que s'il eust parlé à chacun d'eux en son propre langage. Estant allé, une fois, au Chasteau de l'Hermine visiter sa fille spirituelle, la Duchesse de Bretagne, Jeanne fille du Roy de France Charles VI, lors enceinte, aprés plusieurs colloques & devis spirituels, cette Princesse le supplia de prier Dieu, à ce que l'enfant qu'elle portoit, vînt à Baptesme ; alors le Saint, imprimant du pouce le signe de la Croix sur le busque de son corset, luy dist par esprit prophetique : "Ma fille, sçachez que l'enfant que vous portez recevra le saint Baptesme, & de plus sera Martyr." Ce fut Monseigneur Gilles de Bretagne, lequel mourut prisonnier au Chasteau de la Hardoüinaye, l'an 1450, par le cruel traitement d'Arthur de Montauban et ses complices, qui l'ayant, par leurs calomnies & impostures, rendu suspect au Duc François I, son frere, l'y firent étrangler. Plusieurs autres Dames, Damoiselles, Bourgeoises & autres femmes, incapables de porter enfans, obtinrent par ses prieres, exemption de leur sterilité.

VIII. Ses Confreres Religieux qui l'accompagnoient, le voyant déjà vieil, le supplierent instamment de retourner mourir en son païs ; mais luy, se souvenant de ce que Nostre Seigneur luy avoit dit, lors qu'il luy apparaut en Avignon, qu'il devoit mourir preschant l'Evangile és contrées Occidentales, il jugea que c'estoit en ce païs où il devoit mourir. Pressé neantmoins des importunes prieres de ses Freres ; considerant d'ailleurs, que par l'Occident se pouvoit bien entendre l'Espagne, qui, au regard d'autres pays, est situé à l'Occident, il s'y accorda & prit congé des Vennetois en pleine Chaire, les ayant prié de se souvenir de la Doctrine qu'il leur avoit preschée. On ne sçauroit icy exprimer suffisamment le regret que toute la Ville receut de cette nouvelle ; mais le Saint s'y estant resolu, il leur fallut prendre patience. Sur la minuit, comme tout le monde reposoit, il sortit de la Ville, monté sur un pauvre Asne, suivy de ses compagnons, Religieux de son Ordre, & ne cesserent de marcher pendant le reste de la nuit pour avancer leur chemin ; mais le jour commençant à poindre, comme ils pensoient estre bien loin, ils se trouverent à la porte de la Ville ; lors le Glorieux Saint, se tournant vers ses Confreres, leur dist : "Sus, mes Freres, retournons en ville , car cecy ne signifie autre chose, sinon que c'est la volonté de Dieu, que je meure en ce pays."

IX. Le bruit ayant couru par la ville de Vennes, que S. Vincent s'en retournoit, tout le peuple sortit les portes & luy vint au devant, chantan à haute voix : "Benist soit celuy qui vient au Nom du Seigneur," & le conduisirent en son logis (qui estoit l'Hostel d'un Bourgeois de la ville, nommé le Faucheur, toutes les cloches de la Ville sonnantes du méme bransle, qu'elles ont accoûtumé aux grandes solemnitez. Estant rendu à son logis, il se tourna vers le Peuple et leur dist : "Vous voyez, mes amis, que c'est la volonté de Dieu, que je retourne en vostre Ville, non plus pour y prescher, comme j'ay fait par cy-devant, mais bien pour y finir mes jours ; retournez-vous-en donc chascun chez soy & nostre bon Seigneur vous veuille recompenser de l'honneur que vous m'avez rendu ce jourd'huy." Ces paroles tirerent les larmes des yeux de tous les assistans, lesquels se retirerent extrémement affligez de ces nouvelles.

X. Le lendemain, il fut saisi d'une grosse fiévre, laquelle l'affoiblit extrémement ; cela n'empescha pourtant pas qu'il ne s'acquitast de son Service, & continuast les austeritez dont il usoit estant en pleine santé. La Duchesse, ayant eu avis de la maladie du Saint, sortit de son Palais & se rendit auprés de luy, & ne l'abandonna qu'il ne fust decedé. Il faisoit beau voir cette grande Princesse servir le Saint avec autant de soin, que si c'eût esté le Roy de France son Pere, ou le Duc son Mary. Voyant que sa maladie estoit mortelle, il apella premierement ses Freres, & leur prédit le jour de sa mort ; puis, requit venir son Pére Confesseur, auquel il fit une Confession generale de toute sa vie, & receut l'Absolution generale, que le Pape Martin V luy avoit concedée pour l'heure de sa mort. Ensuite, il demanda & receut ses autres Sacremens, avec tant de devotion & si grande abondance de larmes, qu'il forçoit les assistans à luy contribuer des leurs.

XI. Pendant sa maladie, nonobstant sa foiblesse, ilprenoit, toutes les nuits, la discipline, jusqu'à effusion de sang ; &, quand les forces luy manquerent tout à fait, il conjura l'un de ses compagnons de luy rendre ce sanglant office.

XII. Dés que le bruit de sa maladie fut divulgué par la Ville, l'Evesque, les Magistrats & plus apparens de la Ville le furent visiter ; ausquels aprés plusieurs discours, il dist : "Messieurs, si vous voulez vous souvenir de ce que je vous ay presché, ces deux dernieres années, vous connoistrez que je ne vous ay dit que la verité & que ce qui peut profiter au salut de vos Ames. Vous sçavez assez quels vices j'ay trouvé en votre pays, & à moy n'a tenu que vous ne fassiez vostre salut ; pour auquel pourvoir je ne me suis aucunement épargné. Remercions donc tous ensemble nostre Dieu de ce qu'il m'a donné la grace de vous instruire, & vous a rendus capables de ma doctrine. Reste que vous perseveriez au bien qu'avez encommencé & ne mettiez en oubly ce que vous avez appris de moy ; et, puis qu'il plaist à Dieu que je meure en cette ville, je vous promets de vous estre perpetuel Advocat & Intercesseur devant son Tribunal, pourveü , toutes fois, que vous ne vous éloigniez pas de ma doctrine. Adieu tretous, je mourray aprés dix jours." Il employa les trois premiers jours de sa maladie à exhorter ceux qui le venoient visiter de se souvenir de ce qu'il leur avoit presché, & le mettre en pratique ; mais, d'autant que la foule du peuple qui se rendoit en sa chambre interrompoit ses meditations & le divertissoit des colloques amoureux dont il desiroit s'entretenir avec Dieu, il pria qu'on n'admist pas en sa chambre toute sorte de personnes indifferemment.

XIII. Parmy les violens medicamens, qui, par ordonnance des Medecins, luy furent appliquez, & les douleurs aiguës de sa maladie, il témoigna toûjours une patience admirable, ayant continuellement en la bouche, les doux Noms de Jesus, Maria, ou de quelque Saint ; il estoit tellement absorbé en Dieu, & abismé en une si profonde contemplation des choses Célestes, qu'à peine le pouvoit-on faire revenir à soy, lorsqu'on luy bailloit quelque nourriture, ou que les Medecins le venoient voir. Les Magistrats & Bourgeois de Vennes, voyans qu'il n'y avoit point de Monastere de l'Ordre des Freres Predicateurs en leur ville, pour éviter aux procés & disputes qui pourroient naistre touchant sa sepulture, luy demanderent où il luy plairoit estre inhumé ; ausquels il fit répondre : "Messieurs, je suis Religieux de profession, pauvre & serviteur de Jesus-Christ ; partant, je ne me mets pas en peine de pourvoir à la sepulture de mon corps, mais bien au salut de mon Ame ; toutes fois, afin que, comme durant ma vie, j'ay vescu paisiblement parmy vous, je ne vous cause aucune dispute aprés ma mort : je vous suplie de laisser le soin de ma Sepulture au Prieur du Convent de N. qui des Convents de mon Ordre est le plus proche de vostre Ville." C'est le Convent des Freres Prédicateurs de la Ville de Kemperlé, Diocese de Cornoüaille, fondé l'an 1254, ou celuy de Guerrande, Diocese de Nantes.

XIV. Enfin sa maladie se rengrégeant, le dixiéme jour, qui fut le Mercredy aprés le Dimanche de la Passion, cinquiéme du mois d'Avril, l'an 1419, sentant approcher l'heure tant desirée, il se fit lire la Passion selon les quatre Evangelistes, les Pseaumes Penitentiaux, le Psautier de David, puis il perdit la parole ; alors on commença la recommandation de l'Ame ; &, pendant qu'on lisoit la Litanie, tout ravy en Dieu, le cœur, les mains & les yeux élevez au Ciel, il rendit son heureux esprit entre les mains de son Createur.

XV. On vid, toute cette matinée, grand nombre de papillons blancs de merveilleuse beauté voltiger par la fenestre de sa chambre, d'où ils ne s'en allerent, sinon quand il eut rendu l'esprit ; on a crû pieusement que c'estoit un escadron d'Anges, qui, en forme de ces petits animaux, attendoient la sortie de cette sainte Ame pour la conduire à la vie éternelle. La Duchesse Jeanne de France, quand le Saint fut trépassé, se jetta sur ses pieds, les baisant & arrousant de ses chaudes larmes ; &, assistée de la Dame de Malestroit, puisa & fit bouillir de l'eau avec de bonnes herbes, dont elle lava le saint Corps, & reserva cette eau (comme precieuse Relique) dans un riche vase, où elle se conserva, plusieurs années, sans se corrompre, gaster ny sentir mal ; au contraire, elle repandoit une odeur fort agreable & rendoit la santé à plusieurs malades, à qui cette bonne Princesse en donnoit à boire par devotion.

XVI. Quand le son des grosses Cloches de la Cathedrale & des autres Eglises donnerent à connoistre que le Saint estoit déja mort, c'estoit chose estrange de voir le dueil que toute la Ville en menoit ; car un chacun le pleuroit comme son propre pere. Incontinent, la Maison de Ville fut pleine de monde, qui, de toutes parts, de la Ville & Païs circonvoisins, accourut voir le saint Corps, de sorte que, pour contenter leur devotion, la grande Sale de la Maison fut tendüe de noir, au bout de laquelle, fut posé & élevé un Theatre tapissé de velours noir à grandes croix de satin blanc, &, par dessus, un Daiz de mesme étoffe & façon, sous lequel fut posé le saint Corps, huit cierges blancs brûlans autour de la biere ; à ses pieds la Croix de la Cathedrale & l'eau beniste. L'Evesque de Vennes, avec tout son Chapitre & Clergé, vint donner l'eau beniste, &, peu aprés, y vint la Duchesse, menant par la main le Prince François Comte de Montfort, & une de ses Dames portant entre ses bras le Prince Pierre. Le Duc n'y fut pas, & n'y pouvoit estre, (quoy qu'en escrivent quelques Autheurs), car il estoit, pour lors, détenu au Chasteau de Champtocé par Margot de Clisson, Comtesse de Penthevre, laquelle l'avoit pris dés le 13 de Fevrier 1419, d'où il ne sortit qu'en May 1420. Tost aprés, vint la Noblesse, la Justice & la Ville, qui, donnans l'eau beniste au saint Corps, n'épargnerent pas leurs larmes.

XVII. La foule du Peuple fut si grande, qu'il fallut faire venir quelques soldats de la garnison du Château de l'Hermine, pour le garder, de peur de quelque desordre, chacun luy voulant ravir quelque lambeau de son habit, autres n'en pouvans avoir, y faire toucher leurs medailles, croix, heures, mouchoirs, images, chappelets & autres telles choses ; lesquels à grande peine pouvoit-on, mesme à coups de baston, faire retirer des barrieres qui environnoient le Corps du Saint, de sorte qu'à cause de l'affluence du peuple qui se trouva ce jour, on ne le pût enterrer, mais le lendemain ; le bruit de sa mort estant épendu par les Paroisses circonvoisines, il y eut encore plus grande foule, & plus encore le troisiéme jour. Vous eussiez dit que toute la Bretagne se fust renduë à Vennes, les principaux Seigneurs & Officiers de son Altesse ayans esté mandez pour comparoir & marcher en rang au convoy ; autres y estoient venus par devotion. Le nombre des miracles fut grand, qui se firent pendant ces trois jours que le saint Corps fut exposé en veuë de tous, sans qu'il changeast de couleur, ny qu'il rendist aucune mauvaise odeur.

XVIII. Le troisiéme jour aprés son decez, ses obseques furent celebrées ; esquelles assisterent l'Evesque de Vennes, la Duchesse, la Noblesse, la Ville & une grande multitude de Peuple ; &, le mesme jour, samedy 8 d'Avril, il fut enterré dans la mesme Eglise, à costé gauche du maistre Autel, la Duchesse de Bretagne fournissant liberalement à tous les frais de cet enterrement. Son Corps ayant esté mis en terre, Dieu manifesta la gloire dont il joüissoit dans les Cieux par un grand nombre de miracles, qui se firent par tout le monde, à la seule invocation de son Nom ; &, pour ne sortir de nostre Bretagne, il se trouve, par les enquestes faites pour sa Canonization, vingt-huit morts ressuscitez ; quarante-six delivrez de diverses maladies mortelles ; cinquante-six frappez de peste gueris ; sept travaillez du haut mal & mal caduc ; quatorze tant borgnes qu'aveugles illuminez ; cinq delivrez du naufrage ; quatre des mains des Pirates ; cinq paralytiques gueris ; deux possedez délivrez ; deux estropiez & deux autres gueris de la pierre ; deux lepreux nettoyez ; trois insensez, un hydropique, trois goutteux, un muet, quatre boiteux, deux sourds, un ethique gueris ; cinq personnes ayans perdu des hardes, les ayans voüées à S. Vincent, les avoir retrouvées, & grand nombre d'autres miracles, lesquels j'obmets en ce lieu pour avoir esté déjà écrits, me contentant d'en reciter seulement cinq rapportez par S. Antonin, Archevesque de Florence, Religieux du mesme Ordre.

XIX. L'Abbé du Monastere de Lanvaux, Ordre de Cisteaux, au Diocese de Vennes, se mettant à table pour disner, envoya un sien Neveu au bois de l'Abbaye lui cueillir des noisettes pour son dessert ; le garçon monté dans l'arbre, une branche rompt sous ses pieds, de sorte que, tombant à terre, il se rompit le col ; ce qu'estant rapporté à l'Abbé, il le voüa à saint Vincent, & incontinent monta à cheval & alla à Vennes prier au Sepulchre du Saint ; &, comme il s'en retournoit, un serviteur du Monastere luy vint au devant, luy porter les nouvelles que son Neveu estoit ressuscité, dont il loüa Dieu & saint Vincent.

XX. Un Bourgeois de Vennes, nommé Maydo, avoit un fils qui s'appelloit Jean, si malade, qu'on n'en attendoit que la mort ; mais, ayant esté par ses parens voüé à S. Vincent, il revint en parfaite santé ; lesdits parens, se monstrans ingrats de ce bien-fait & n'ayans pas manifesté le miracle à l'honneur de Dieu & du Saint, en punition de leur ingratitude, le mesme garçon retomba malade et mourut, dont sa mere & ses autres parens grandement éplorez, le voüerent, de rechef, à S. Vincent, le suppliant de le ressusciter, & incontinent le garçon se leva plein de vie, manifestant à tous le miracle.

XXI. Un pauvre homme, nommé Perrin, devenu fol, fut par ses parens enchaisné & mené à Vennes au Sepulchre du Gloreux saint Vincent ; où, s'estant endormy, le Saint luy apparut en songe & le guerit entierement ; sa femme, estant tombée malade, jusques à baiser le tombeau, Perrin l'ayant voüée à saint Vincent, elle recouvra sa santé ; leur fils, mort de peste, recommandé par eux au mesme Saint, revint en vie, le Saint faisant trois grands miracles en cette famille.

XXII. Un habitant de la ville de Josselin, nommé Jean, estant un jour sorty hors la Ville se pourmener és prairies qui sont sous la Ville prés le Fleuve Aouste, qui passe sous le Chasteau et la grosse Tour, voyant un sien petit Neveu, qui se baignoit avec quelques autres enfans, se dépoüille, saute dedans, &, empoignant ce petit garçon par la main, le mena si en avant en l'eau, luy voulant apprendre à nager, qu'ils arriverent au dessus d'un moulin, & tomberent tous deux dans un precipice, où l'eau estoit haute de deux lances ; luy, qui sçavoit nager, se sauve ; mais le pauvre enfant, qui n'estoit âgé que de 15 ans & ne sçavoit nager, y demeura suffoqué des eaux ; il y avoit, sur la chaussée du moulin & sur le rivage de la riviere, environ quarante personnes, qui, voyans cela, s'écrierent toutes : "O glorieux S. Vincent ! secourez ce pauvre enfant ; nous vous le recommandons." Incontinent, le corps fut jetté au rivage tout disloqué ; lequel porté par ses parens au sepulchre de S. Vincent, le Clergé & le peuple ayans prié & ses parens fait leur vœu, il se leva sur pieds sain & gaillard & plein de vie.

XXIII. Un autre Bourgeois de Vennes, nommé Dongal, avoit un fils, appellé Jean, âgé de dix-neuf ans, lequel, ayant beu de l'eau d'un éviere d'argent, enfla tellement, que le ventre luy pendoit jusques entre ses deux genoux ; le nombril luy devint gros et long, pendant entre ses jambes comme le brasd'une personne ; le col luy estoit pareillement enflé, de telle sorte, qu'il ne pouvoit regarder en bas, & estoient ses conduits tellement retressis, qu'à peine prenoit-il pour tout aliment une hostie de pain à chanter, par chaque jour. Un sien Oncle, nommé Henry, le vint voir ainsi estendu sur un lict, n'attendant que l'heure de la mort, & luy dist : "Mon Neveu si vous voulez prier le glorieux saint Vincent pour votre santé, je vous conduiray à la grande Eglise, à son tombeau." Le patient ayant ouvert les yeux à ces paroles, les assistans luy demanderent s'il ne vouloit pas bien qu'ils eussent prié S. Vincent pour luy ? il les en pria humblement, &, le faisant, le soûleverent au chevet de son lict, & il fit vœu de visiter le Sepulchre du Saint & d'y porter une image de cire. Incontinent, son nombril s'ouvrit par le bas, duquel sortirent plusieurs pierres grosses comme des œufs & le malade resta entierement gueri.

XXIV. Un Archer de la garde de l'Illustrissime Duc de Bretagne, nommé Jean Guerre, natif de Troyes en Champagne, ayant esté griefvement blessé à mort en la teste, en un bras & une jambe, en une querelle qu'il avoit eüe avec ses compagnons, & ayant demeuré huit jours sur le lict, sentit les approches de la mort. Ceux qui en avoient le soin allerent avertir le Curé, qui s'appelloit Maistre Olivier, afin qu'il le vint entendre de Confession ; mais il ne se pût si-tost diligenter, que ce pauvre homme perdit la parole. Le Curé arrivé & le voyant en cét estat, obmettant toutes autres prieres, se mit à reciter l'Office de la recommandation de l'Ame agonisante, pendant laquelle priere, le mourant expira. Le Curé, le voyant mort sans ses Sacremens, alla donner ordre de luy faire sa fosse hors la terre beniste. Cependant, ceux qui estoient autour du corps commencerent à prier saint Vincent qu'il luy plûst obtenir de Dieu la vie à ce pauvre homme, afin qu'il pûst recevoir ses Sacremens, & le voüerent de bon cœur au Saint. Incontinent, le mort se leva sur pieds sain de ses playes & raconta à toute l'assistance que S. Vincent, suivy d'une troupe vétuë de blanc, l'avoit deffendu des démons qui le vouloient saisir. Il vint à l'Eglise de S. Pierre se jetter devant le Sepulchre du Saint & luy rendre graces pour un si signalé bien-fait, racontant le miracle à la gloire de Dieu & de son Saint.

XXV. En un canton de nostre Bretagne (je n'ay encore pû découvrir où), une femme enceinte fut éprise d'un desir de manger de la chair humaine, & cét appetit luy crût de telle façon, qu'elle dist en un mot à son mary, qu'il luy en falloit absolument manger, ou bien qu'elle mourroit. Son mary la tança aigrement ; mais la miserable, ayant épié l'absence de son mary, prit un petit enfant qu'elle avoit, âgé seulement de deux ans, le tua, &, l'ayant divisé en deux, mist une moitié à cuire pour le manger, reservant l'autre moitié pour une autre fois. Son mary, de retour au logis, & voyant ce beau mesnage, je vous laisse à penser quel creve-cœur ce luy fut ; pardonnant neanmoins à la folie de sa femme, plein de Foi & de devotion, il prend les deux quartiers de l'enfant, dont l'un étoit déja boüilly, s'en va en hâte à Vennes, se jette devant le Tombeau de S. Vincent, y fait sa priere & son vœu ; incontinent l'enfant ressuscita vif ; &, pour marque perpetuelle du miracle, luy resta sur le corps une ligne rouge en l'endroit par lequel il avoit esté divisé. Au bruit de ce miracle, grand nombre de personnes vinrent expres voir cet enfant, loüans Dieu qui se montroit si merveilleux en son Saint. Voilà une partie des miracles que Dieu opera par les merites de ce glorieux Saint aprés sa mort ; pour lesquels & plusieurs autres que je ne mettray icy pour ne concerner nostre Histoire, on proceda à sa Canonization tant desirée.

XXVI. Car le Duc Jean V du nom, voyant les grands miracles qui se faisoient par tout son Duché, par les merites de S. Vincent, manda aux neuf Evesques de Bretagne qu'ils eussent à les remarquer & les apporter au premier Parlement que son Altesse assigneroit ; ce qui fut ainsi fait ; & furent examinez grand nombre de miracles & arresté qu'on en donneroit avis au S. Pere, qui lors estoit Eugene IV, le supliant humblement de proceder à la Canonization du Saint ; mais la mort ayant ravy ce Prince, l'an 1442, cét affaire ne fut pas si chaudement poursuivie par son fils & successeur, le Duc François I du nom, quoy qu'il en fist quelque instance par ses Ambassadeurs vers le S. Pere Nicolas V, qui avoit succedé à Eugene. Mais le Duc Pierre II du nom, parvenu à la Couronne, aprés le Duc François son frere, decedé l'an 1450, & le Reverendissime Pere Frere Guy Flamoccheti, General de l'Ordre des Freres Predicateurs, estant aussi decedé, le mesme Duc fit en sorte envers le Vicaire General de l'Ordre, que le prochain Chapitre General fut assigné à Nantes, où il fut celebré l'an 1453. Le Duc receut les Peres & défraya liberalement tout le Chapitre composé de mil six cens quarante-cinq Religieux. En ce Chapitre, fut éleu vingt-neufiéme General de l'Ordre, le Reverendissime Pere Frere Martial Auribelli, d'Avignon. Pendant l'élection, le Duc, la Duchesse & toute leur Cour furent en prieres au Chœur ; &, quand les Religieux amenerent le nouveau General à l'Eglise chantans le Te Deum, le Duc alla jusqu'à la porte du Cloistre le recevoir ; lequel, le prenant par la main, le conduisit tout le long du Chœur & le fit seoir auprés de son siege. Le mesme jour (Samedy devant la Pentecoste) le Duc, l'Evesque de Nantes Guillaume de Malestroit, & plusieurs autres Seigneurs disnerent en Refectoire avec les Religieux ; &, l'aprés-disnée, son Altesse & ledit Seigneur Evesque entrerent au Diffinitoire & prierent le R. P. General & les RR. PP. Diffiniteurs de procurer la Canonization de S. Vincent, s'offrans de fournir aux frais qui y seroient necessaires.

XXVII. Les Peres promirent d'importuner le S. Siege touchant cette affaire ; &, de fait, ils presenterent leur requeste au pape Nicolas V, comme fit aussi le Duc de son costé, les Evesques & Clergé de Bretagne, la Duchesse, le Roy de France Charles VII, l'Université de Paris & plusieurs grands Prélats, tant du Royaume de France, que de plusieurs autres Royaumes de la Chrestienneté, où le Saint avoit semé la parole de Dieu. Le S. Pere, meu par les requestes de tant de grands Personnages, donna commission au Reverendissime & Illustrissime Cardinal Georges, Evesque d'Ostie, & au cardinal d'Arragon Alphonse, (qui fut Calixte III, qui, depuis, celebra la Canonization) & à Jean Cardinal de Saint Ange, d'informer diligemment de la vie, mœurs, mort & miracles de S. Vincent ; ce qu'ils executerent, examinans plusieurs témoins à Rome & és lieux circonvoisins ; & (selon le pouvoir à eux donné par Sa Sainteté) subdeleguerent au Royaume de Naples le Patriarche d'Alexandrie, l'Archevesque de Naples & l'Evesque de Maillorque ; au Dauphiné & pays adjacents, les Evesque de Vaison & d'Useez, l'Official d'Avignon & le Doyen de S. Pierre de la mesme ville ; au Royaume de France, l'Archevesque de Tholoze, l'Evesque de Mirepoix & leurs Officiers ; en Bretagne, les Evesque de Dol & de S. Malo, les Abbez de S. Jacut, Diocese de Dol, & de Buzay, Diocese de Nantes, & les Officiers des Eglises de Nantes & Vennes ; tous lesquels, ayans executé leurs commissions, envoyerent à Rome les dépositions des tesmoins deuëment garenties ; lesquelles veuës & diligemment considerées par lesdits Reverendissimes Cardinaux Commissaires, trouverent avoir esté examinez, au Royaume de Naples, vingt-huit tesmoins ; en Avignon & és environs, dix-huit ; és quartiers de Tholoze, vingt-huit ; en Bretagne, trois cens dix ; entre lesquels estoient compris plusieurs Cardinaux, Evesques, Abbez & Doyens, le Roy d'Arragon, les Duc & Duchesse de Bretagne, plusieurs Docteurs d'Universitez & autres grands personnages, qui avoient donné témoignage de la Sainteté de S. Vincent ; le tout reduit en procez verbal & prest à estre leu au Consistoire des Cardinaux, lorsque le Pape Nicolas V vint à mourir, le 24 Mars l'an 1455. Les Cardinaux, procedans à l'élection d'un nouveau Pape, éleurent le Cardinal d'Arragon, Alphonse Borgia, qui fut nommé Calixte III. Il estoit âgé de 77 ans, quand il fut éleu Pape, & avoit toûjours aspiré à cette souveraine dignité, affirmant qu'il y parviendroit, selon que S. Vincent luy avoit prédit. Incontinent aprés son Sacre, toute autre affaire cessante, il se disposa à celebrer la Canonization de S. Vincent ; &, ayant commis en sa place (car il estoit Commissaire en cette affaire) l'Illustrissime Cardinal d'Avignon, Alain de Coativi, Breton Leonnois, Cardinal du titre de Ste. Praxede, il luy commanda de reduire les informations & enquestes en procez verbal ; ce qu'ayant esté fait par lesdits trois Commissaires, le tout leu en deux secrets Consistoires, en presence des Cardinaux & autres Prelats qui s'y trouverent, de l'advis & unanime consentement d'iceux, sa Sainteté prononça l'Arrest de sa Canonization ; laquelle fut celebrée solemnellement en l'Eglise des Saints Pierre & Paul, à Rome, le 29. jour de juin, Feste desdits Saints Apostres, l'an 1455.

XXVIII. Le Duc de Bretagne Pierre, ayant esté averty de la Canonization de S. Vincent, en fut extrémement aise, & envoya un honorable Ambassade à Rome supplier le Saint Pere d'envoyer un Legat à Latere en Bretagne, pour celebrer la ceremonie de la Canonization à Vennes & lever le saint Corps ; &, pour les frais du voyage dudit Seigneur Legat, le Grand Conseil de Bretagne imposa, sur chaque mesnage des neuf Eveschez de la Province, un subside extraordinaire de cinq deniers, somme que tous payerent allegrement, & la pluspart la doublerent, pour la devotion qu'ils portoient au Saint. Le Saint Pere, accordant la requeste au Duc, deputa le Cardinal d'Avignon, Alain de Coativi, Legat à Latere en Bretagne ; lequel fut receu à Vennes en grand honneur ; il fut assisté de Raoul Russel, Archevesque de Roüen ; Laurence de Fay, Evesque d'Avranches ; Leon Guerinet, Evesque de Poictiers ; André de la Roche, Evesque de Luçon ; Philippes Rouault de la Rouxeliere, Evesque de Maillezais ; l'Archevesque de Tours, Jean Bernardin, n'y pût assister, car il estoit malade ; mais tous ses Suffragans se rendirent à Vennes, sçavoir, avec les Evesques du Mans, Martin Berruyer, & Jean de Beauveau, Evesque d'Angers ; les neuf Evesques de Bretagne, Jacques d'Espinay, Evesque de Rennes ; Guillaume de Malestroit, Evesque de Nantes ; Frere Yves de Pontsal, Religieux de l'Ordre des Freres Predicateurs du Convent de Kemperlé, Confesseur du Duc Jean V, pere du Duc Pierre lors regnant, Evesque de Vennes ; Jean de l'Espervier, Evesque de Saint-Malo ; Jean de Lespervez, Evesque de Cornoüaille ; Raoul de la Moussaye, Evesque de Dol ; Jean de Coatquiz, Evesque de Treguer ; Jean Prégent, Evesque de S. Brieuc, & Guillaume Ferron, Evesque de Leon ; Mathurin le Leonnois, Abbé de S. Melaine lés Rennes, & tous les autres Abbez de Bretagne ; une grande affluence de Noblesse de Bretagne, Anjou, Normandie, Mayne, Poictou & autres Provinces du Royaume de France & d'Angleterre, qui se rendirent à Vennes pour assister à cette solemnité, & fut remarqué, que nonobstant une si grande assemblée, jamais auparavant, de memoire d'homme, on n'avoit veu si grande fertilité & abondance de biens en Bretagne, ny les vivres à si vil prix & bon marché à Vennes, que pour lors.

XXIX. Le Legat arriva à Vennes, le deuxiéme jour du mois de juin l'an 1456, où le Duc luy avoit fait disposer une magnifique reception, & le logea en son Palais de la Motte ; les preparatifs furent faits en l'Eglise Cathedrale, laquelle estoit superbement tapissée du haut en bas ; à main droite de la porte hors le Chœur, au bout de la Nef, estoit dressé un theatre carré ; sur le Maistre Autel, richement paré & élevé plus que d'ordinaire, estoit, en une niche, la Statue de S. Vincent, avec ce verset de l'Apoc. procedant de sa bouche : Timete Deum et date illi honorem, quià venit hora judicii ejus. Le quatriéme Juin, sur les deux heures aprés midy, le Legat, suivy des Prelats, qui l'accompagnoient, se rendit à l'Eglise Cathedrale, &, ayant prié au Tombeau du Saint, se retira en la Sacristie. Sur les trois heures, les grosses cloches ayans donné les trois signals pour les Vespres, le Duc sortit de son Chasteau de l'Hermine & se rendit en l'Eglise de S. Pierre, assisté des Princes, Barons, Seigneurs & Officiers de sa Duché, qui tous marchoient en rang & ordonnance. Arrivé à Saint Pierre, la foule du peuple estoit si grande, que les Heraults & Archers de la Garde de son Altesse eurent toutes les peines du monde à faire fendre la presse pour entrer en l'Eglise. Le Duc arrivé & monté en son Siege, les Vespres furent chantées du nouveau Saint ; lesquelles finies, le Legat se retira en l'Evesché, où le Duc le fut rendre, puis s'en retourna en son Chasteau de l'Hermine, & les autres Prelats & Seigneurs chacun en leur logis.

XXX. Sur les onze heures de nuit, Monseigneur le Legat, tous les Prelats, Abbez, Chanoines & autres Ecclesiastiques, le Duc, les Princes, Barons, Seigneurs & Officiers de son Altesse, les Magistrats & Bourgeois de Vennes, les Prieurs des Convents des Freres Predicateurs de Dinan, Nantes, Morlaix, Kemperlé, Guengamp & Rennes & les Reverends Peres Cordeliers de Vennes se rendirent en l'Eglise Cathedrale ; &, aprés que les Matines eurent esté solemnellement chantées de S. Vincent, sa fosse fut ouverte & son Corps levé de terre, ses venerables Ossemens mis par le Legat en une Chasse, laquelle fut solemnellement portée à l'entour de l'Eglise & puis mise prés du Grand Autel. Le mesme jour, cinquiéme de Juin, le Legat celebra la grande Messe ; &, à l'endroit de l'Offerte, publia, de la part de Sa Sainteté, l'Arrest de la Canonization du Saint, "Commandant à tous les Patriarches, Primats, Archevesques & Evesques de celebrer & faire celebrer sa Feste, comme d'un Confesseur non Pontife, le 5 Avril, octroyant sept ans & sept quarantaines d'indulgences à tous ceux qui, Confessez & repentans, visiteroient, tous les ans, son Sepulchre, au jour de sa Feste." Le mesme fust incontinent, par le commandement dudit Seigneur Legat, fait entendre au peuple par un Herault ; lequel, montant sur le Theatre dressé au bout de la Nef, publia ledit Arrest de CAnonization en trois langues, Latine, Bretonne & Françoise. La Messe achevée, le Te Deum fut chanté, toutes les cloches sonnantes, & le reste du jour se passa en devotions & visites de la Chasse du Saint ; auquel, peu de jours aprés, fut dressée une Tombe élevée, où ses sacrez Ossemens furent reveremment déposez, au Chœur de l'Eglise Cathedrale de Vennes, du costé de l'Evangile.
Le Reverendissime P. General de son Ordre, Frere Martial Auribelli, composa, par commandement du Pape, son Office, dont l'Hymne des Vespres contient son Nom propre, la premiére lettre de chaque Strophe prise en Acrostique.

XXXI. Cinq autres Generaux du mesme Ordre, faisant leur visite par le Royaume de France, sont expressément descendus à Vennes pour visiter le Sepulchre de ce Saint ; sçavoir : l'an 1482, Frere Salvus Casseta, Sicilien ; l'an 1490, Frere Joachim Turian, Venitien ; l'an 1508, Frere Jean Clareo, Normand, Confesseur du Roy Louys XII ; l'an 1527, au mois d'Aoust, Frere François Sylvestre de Ferrare, lequel tomba malade à Vennes & fut porté en littiere à Rennes, au convent de Bonne-Nouvelle, où il deceda en Septembre & fut inhumé au milieu du Chœur, entre les degrez du Presbytere et le Maistre Autel. Enfin, l'an 1632, le Reverendissime Pere Frere Nicolas Rodulphius, Florentin, estant venu en France, descendit à Nantes, & de là vint à Vennes, où ayant prié au Sepulchre du Saint, presenta sa requeste aux Illustrissime Evesque Mre. Sebastien de Rosmadec, Magistrats & Bourgeois de Vennes, à ce qu'il leur pleust permettre l'établissement d'un Monastere de l'Ordre des FF. Predicateurs en leur ville, supposé la permission de Sa Majesté Très-Chrétienne, ce qu'ayant consenty, Lettres patentes du Roy, données à S. Germain en Laye, au mois de Fevrier 1633, verifiées au Parlement de Bretagne, à Rennes, le 6 Avril ensuivant, ledit Reverendissime Pere General envoya au R. P. Hyacinthe Charpentier, Docteur en Theologie, Prieur du Convent de Nantes, son Vicaire Substitut & Commissaire sur les Convents de la Congragation Gallicane, reduits & qui doresnavant se reduiront à l'étroite Observance, une ample & speciale commission datée du 21 May 1633, signée F. Nicolaus Rodulphius humilis Magister Generalis qui supra, & scellée de son sceau ; &, à costé, plus bas, F. Hyacinthus Jouber socius, & puis regestrata fol. 243 en exécution de laquelle, ledit R. P. Commissaire descendit à Vennes, &, ayant obtenu un réiteré consentement desdits Magistrats & Bourgeois, admist & receut pour Fondateur dudit futur Convent le Seigenur du Plessix de Rosmadec, Neveu dudit Seigneur Evesque, avec lequel, depuis il contracta. La mesme année, le Dimanche 21 aprés l'Octave de la Trinité, 23. jour d'Octobre, ledit Seigneur Evesque, assisté de Messieurs les Archidiacres & Official de Vennes, dudit R. P. Commissaire & six de ses Religieux, se transporta au lieu destiné pour l'édification du futur Monastere, situé hors les murs & prés d'une des portes dudit Vennes, qui mene au faux-bourg dit S. Patern, où il planta la Croix, benist la Chapelle, commença la Messe, laquelle fut poursuivie par le R. P. Commissaire, à notte, & réponduë par ses Religieux ; &, par une action si celebre, mist lesdits Religieux en réelle & paisible possession du lieu, sans opposition, contredit, ny empeschement quelconque, au grand contentement du Peuple Vennetois.

XXXII. Les Ossemens de S. Vincent sont gardez en l'Eglise Cathedrale de Vennes, fort peu excepté, és Eglises de S. Pierre & de Nostre Dame de Nantes, ils en ont des Reliques ; les Chartreux de la mesme Ville une Coste ; les Dames Carmelites du Monastere des Coüets sa Calotte, Ceinture & plusieurs Lettres écrites de sa main ; les RR. PP. Carmes deschaux de Vennes & les Carmelites de Morlaix des Ossemens ; les Religieux de son Ordre à Guengamp une partie d'un doigt. Au Convent de Dinan, on porte une grande reverence à une vieille Chaire, dans laquelle on tient qu'il a souvent Presché. Plusieurs autres Eglises de France conservent, en rang de Reliques, plusieurs choses qui ont esté à son usage, comme chappe, chappeau, baston, breviaires & choses semblables, à l'attouchement desquels, muny d'une vive foy & devote invocation de l'intercession du Saint, se font plusieurs Miracles ; sans parler des effets miraculeux de son Oraison pour les fiévres, dont nous avons fait mention en l'article VI. Toute la Bretagne a porté une singuliere devotion à ce grand Saint, comme à l'un de ses Patrons & Apostres, de sorte qu'il y a peu de Paroisses dans toute la Province, où son Image ne fust erigée, & se voit encore és lieux, où les nouveaux Iconoclastres de la pretenduë n'ont exercé leur fureur ; mais specialement la noble Ville de Vennes l'honore, le réclame & l'experimente pour son Patron & Protecteur ; &, parmy le grand nombre des Monasteres qu'elle contient en son pourpris & faux-bourgs, en a deux fondez de S. Vincent, à sçavoir celuy de son Ordre (dont nous venons de parler) & celuy des RR. PP. Carmes deschaux, fondé l'an 1627. & les Vennetois ayans, ces années dernieres, orné leur Ville d'un magnifique Portal, ont élevé sa Statue sur le Frontispice d'iceluy, le reconnoissant pour leur Ange tutelaire en ce monde, aussi bien que leur Avocat en l'autre, où, en la compagnie des bienheureux, il loüe eternellement Dieu le Pere, le Fils & le S. Esprit.

Vies des saints de la Bretagne Armorique par Alber Le Grand (1636) - Vè édition de 1901 - Quimper

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