LA VIE DE SAINT JUDICAËL, ou GICQUEL
Roy de Bretagne Dononée, Confesseur, le 16 de Decembre.
Saint Judicaël, fils aisné de Juhaël, Roy de Bretagne Dononée, & de la Reyne Pritelle, fille aisnée d'Ausoche, prince au Comté de Leon, fut élevé, avec ses autres freres Josse & Winoc, au palais de son Pere ; lequel estant decedé, il fut solemnellement couronné Roy, & receu de ses sujets, qui se promettoient un siecle d'or sous le regne d'un prince si saint et vertueux. Il gouverna son Estat en paix quelques années, jusques à ce que Dagobert, Roy de France, s'avisa de luy faire la guerre, pour les causes rapportées au long par notre Historien. Les deux Roys armerent ; & les François vinrent les premiers fourrager les marches de Bretagne ; mais les Bretons les chargerent & contraignirent à se retirer & laisser leur butin ; puis, coururent tout le Maine qu'ils ravagerent jusques aux portes du Mans. Dagobert renforça ses troupes & envoya son armée sous la conduite de Guy, Comte de Chartres, qui rencontra les Bretons entre le Mans & Laval, lesquels, ayans dressé une embuscade en un creux chemin, attirerent les François au combat, qui furent enveloppez de trois mille hommes, que Budic, Comte de Cornoüaille, fit lever à point de l'embuscade, qui donnans à travers les François, y firent grand eschec, & fut le General Guy pris prisonnier par le seigneur du Pont-Labbé & presenté au Roy.
II. Le Roy S. Judicaël, ayant deffendu son Pays & énervé les forces de son ennemy, au lieu de poursuivre sa victoire ayant cét avantage, fit retirer son armée, qu'il mit en garnison és places frontieres, avec deffense expresse de faire aucun acte d'hostilité, si on n'étoit attaqué : ce qui estonna le Roy Dagobert, qui vid bien, par cette action, que ce prince, qu'il avoit attaqué de gayeté de cur, étoit tout autre qu'il ne s'estoit imaginé, & plus amy de la paix avec ses voisins que desireux de conquerir sur eux ; ce qui luy fit desirer son alliance & amitié ; &, à cét effet, il dépescha vers luy une honorable ambassade, de laquelle estoit chef S. Eloy, Evesque de Noyon, que le saint Roy receut avec le plus d'honneur qu'il fut possible, ayant commandé que, par toutes les villes de son Estat, on luy fit telle reception qu'à sa propre personne ; il luy donna audience en son conseil & l'entretint privément, & eut S. Eloy tel crédit envers sa Majesté, qu'il luy persuada de venir visiter le Roy Dagobert à Clichi la Garane prés Paris, où il luy feroit avoir la communication de plusieurs S.S. Personnages, qui estoient à la cour du Roy de France.
III . Le voyage de France conclu, le Roy donna ordre à son départ, & ayant en sa compagnie les princes Josse & Hoël, ses freres, il se mit en chemin & trouva le Roy Dagobert à Clichi, qui le receut affectueusement ; &, dés le lendemain, entrerent en propos de leurs differents, qu'ils terminèrent & confirmèrent en une bonne paix entr'eux & leurs Estats & sujets ; &, au départir, S. Judicaël offrit à Dagobert de grands & riches presens, que Dagobert reciproqua par d'autres presens, pour signe d'une paix inviolable. Durant que S. Judicaël séjourna à la cour de Dagobert, il ne voulut loger au Palais qu'on luy avoit preparé, mais chez Fabias, ou Dadon, maistre du palais & chancelier de France, qui, depuis, fut Archevesque de Roüen, nommé S. Oüen, dont la maison sembloit plûtost un Monastere bien reglé, que le palais d'un courtizan. Là, il conversa avec grande quantité de religieux personnages, qui l'échaufferent tellement en l'Amour de Dieu, qu'estant de retour en Bretagne, il prit resolution de se démettre du gouvernement de son royaume, en la personne du prince Josse, son frere aisné, & se rendre Religieux en quelque Monastere. Il en fit porter parole au prince, qui s'enfuit de la cour & se fit Hermite (comme nous avons dit en sa vie) comme aussi son frere S. Winoc.
IV.Cela n'empescha pas que le Roy, navré bien avant du desir de servir Dieu en Religion, ne convoquast les Estats, &, en leur presence, se démit de la dignité royale ; &, s'estant rendu en l'abbaye S. Jean-Baptiste de Gaël, il se jetta aux pieds de l'Abbé & le supplia de le recevoir au nombre de ses Religieux. Toute la Bretagne accourut à cette nouvelle, pour voir ce Prince changer sa pourpre en un vil habit Monachal. Il parut vétu de ses habits royaux, assisté de ses officiers, en presence desquels il fut vétu, tirant les larmes des yeux de tous les assistants. Il fit rebastir tout à neuf l'Abbaye & y donna de grands revenus ; &, ayant vécu en ce lieu en grande sainteté, il mourut saintement & y fut enseveliy, & Dieu a témoigné sa sainteté par plusieurs grands miracles, qui se sont faits à son Sepulchre. Son corps fut transporté à S. Joüin de Marne en Poictou, pour füir la rage des Normands, qui, l'an 878, ravagerent toute la Bretagne, où fut trouvé, avec ceux des saints Joüin Patron du lieu, Martin de Vertou, Lumine, Rufin & Marculphe, & transféré, pour la seconde fois, l'an 1130. De laquelle translation il se fait, tous les ans, une Feste solemnelle, le Dimanche aprés la Nativité de N. Dame en Septembre, qu'ils appellent la Feste des Reliques.
Vies des saints de la Bretagne Armorique par Alber Le Grand (1636) - Vè édition de 1901 - Quimper
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